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| Histoire interdite, impostures, tabous, mystifications, esprit
critique... |
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La pseudo-malédiction de Toutankhamon |
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Article paru dans Historia, n°710, février 2006, dossier spécial Toutankhamon, p. 60-61.
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Au début de novembre 1922, dans la Vallée des Rois, l'équipe de l'égyptologue Howard Carter met au jour des marches qui s'enfoncent dans le sol, conduisant à une porte scellée, au pied de la tombe de Ramsès IV. Un endroit foulé par des milliers de visiteurs mais que nul archéologue n'a eu l'idée de fouiller. En observant la porte, Carter distingue le cartouche de Toutankhamon, jeune pharaon méconnu du Nouvel Empire, gendre présumé du grand Akhenaton. Après cinq ans de résultats décevants, c'est la découverte attendue. L'autodidacte, entré à 17 ans au British Museum pour y copier des hiéroglyphes, a eu raison de s'obstiner : la nécropole royale vient de lui livrer son plus beau trésor.
Carter attend le retour de son mécène, l'impatient Lord Carnarvon (le riche Britannique a déclaré que cette année de fouilles est la dernière qu'il finance), pour déblayer la galerie menant à l'entrée de la tombe. Ce passage mène à une deuxième porte, dans laquelle Carter fait un trou pour passer la tête par laquelle apparaissent, selon son expression, des « choses fantastiques ». Tout n'est qu'or et pierres précieuses. Pour le monde entier, la nouvelle est fracassante. C'est la plus impressionnante découverte archéologique du début du XXe siècle.
Ce n'est qu'en février 1923 que Lord Carnarvon et Carter s'avancent avec leurs invités vers la chambre funéraire. Il faudra plusieurs longues années pour visiter toute la tombe.
Or des phénomènes mystérieux commencent à se produire. Tout d'abord la mort du canari de Carter. Un détail, certes. Mais pour son équipe, le petit oiseau est un porte-bonheur. Quelques jours avant l'ouverture du tombeau, un cobra se glisse dans sa cage et l'engloutit. Le cobra étant « le serpent des pharaons », les fellahs voient dans l'anecdote un mauvais présage, mais les archéologues ne tiennent aucun compte de « l'avertissement » et poursuivent leurs travaux.
Puis, vers le milieu du mois de mars 1923, la maladie s'empare brutalement du comte Carnarvon. Fièvres, frissons, sueurs : les médecins accusent une piqûre de moustique à la face, qui se serait infectée. Le mécène est mis sous oxygène, mais son état empire. On le ramène au Caire, où il meurt le 5 avril.
La presse, qui a eu vent de la mort curieuse du canari, voit en Carnarvon la première victime d'une malédiction. N'est-il pas le responsable de la violation du repos royal ? Le Figaro s'emballe : « Les événements ont donné raison aux prédictions des fellahs. Ainsi se trouvent réalisées les menaces des grands prêtres égyptiens contre les profanateurs de momies. »
Les événements qui suivent semblent donner raison aux journalistes. Au cours de la seule année 1923, l'archéologue Breasted, l'égyptologue Goodyear, le professeur Lafleur, le demi-frère de Lord Carnarvon, le colonel Aubrey, Ali Fahmi Bey, gouverneur de la province, disparaissent mystérieusement. Certains chroniqueurs recensent, sur plusieurs années, une vingtaine de morts suspectes pouvant être mises en rapport avec la découverte du tombeau ! Parmi les victimes, on dénombre un taux élevé de pneumonies asphyxiantes.
Pour la presse à sensation, il s'agit des conséquences funestes de l'avertissement gravé au fronton de la sépulture royale : « La mort touchera de ses ailes celui qui dérangera le Pharaon ». Sir Arthur Conan Doyle, père de Sherlock Holmes et fervent adepte du spiritisme, est l'un des premiers à diffuser l'hypothèse de la « malédiction du pharaon ».
Comment expliquer cette suite de morts étranges ? Faut-il admettre que les prêtres égyptiens détenaient des pouvoirs magiques destinés à conjurer les pillages de tombes ? Mais comment comprendre, dans ce cas, que les voleurs aient pu opérer pendant des millénaires et que les découvreurs de momies royales n'aient pas été victimes d'une telle malédiction, tels Gaston Maspero, Victor Loret ou Pierre Montet ?
Des dizaines d'hypothèses sont soulevées au cours des ans pour tenter d'expliquer ce chapelet de tragédies. La plupart d'entre elles se révèlent farfelues, malgré un vernis scientifique qui les rend parfois crédibles.
Ainsi, la presse anglaise soutient un temps l'idée que le venin de cobra a tué les archéologues. Sauf que nul ne rapporte de telles attaques et que ce type de venin tue toujours très rapidement ! Les embaumeurs auraient-ils alors imprégné les bandelettes de la momie avec de l'huile d'amande douce qui se serait transformée en acide cyanhydrique létal ? Certainement pas, puisque cet acide tue instantanément et qu'ici les morts s'échelonnent dans le temps. Même problème avec l'hypothèse de la théorie de l'air pollué, qui aurait été causé par la présence de gaz toxiques dus à la décomposition du corps et des nourritures : si l'empoisonnement de l'air est responsable de la mort des égyptologues, ils auraient tous dû succomber de manière brutale.
Certains prétendent que les prêtres égyptiens ont laissé se consumer dans le tombeau une bougie de cire enduite d'arsenic. Mais l'invention de la bougie est tardive et nul n'a jamais trouvé la moindre tache de cire dans le tombeau.
La théorie du « blé toxique », selon laquelle les archéologues sont morts intoxiqués par des capsules à base de blé parasité, préparées par les prêtres égyptiens (maladie de l'ergot de seigle), ne pourrait être envisagée que si les victimes avaient toutes avalé le champignon toxique (lequel n'est pas gazeux), ce qui n'est évidemment pas le cas.
L'hypothèse du « virus endormi » a elle aussi fait son temps, puisque les virus pathogènes pour l'homme ne peuvent survivre que dans des milieux vivants et non dans les chairs mortes. Pourtant, on croit un moment avoir identifié un tel virus. En 1962, des médecins égyptiens observent une affection frappant les employés du service des Antiquités au contact des momies coptes, dont les cadavres, conservant encore leurs viscères, sont propices au développement des germes. On découvre un virus dans une momie, mais on s'aperçoit bientôt qu'il s'agit de celui de la grippe, dû à un employé pour le moins négligent !
Lorsque dans les années cinquante, un médecin sud-africain, le Dr Geoffrey Dean, soigne John Wiles, victime d'une pneumonie en ressortant d'une grotte où il a étudié le guano de chauve-souris, on pense enfin avoir trouvé la clé du problème. Dean est intrigué par les analogies entre le drame de son malade et les accidents ayant frappé certains explorateurs des tombeaux incas et mayas, ou la mort de spéléologues ayant séjourné dans les grottes. Cette fois, l'agent responsable est identifié, c'est le champignon nommé Histoplasma capsulatum, qui peut se développer dans la fiente de pigeon ou les excréments de chauve-souris. Selon le Dr Dean, toutes ces victimes auraient donc succombé à une histoplasmose. Seul problème : y a-t-il jamais eu des chauve-souris dans le tombeau de Toutankhamon ? Celui-ci est hermétiquement clos depuis des millénaires. Et l'histoplasmose n'a jamais été retrouvée dans la Vallée des Rois, ni nulle part en Égypte.
Ce n'est qu'au début des années 80 qu'on approche d'une solution scientifiquement acceptable. Lors de la restauration de la momie de Ramsès II, l'analyse révèle en effet la présence d'éléments de propagation de nombreux champignons dans la plupart des endroits échantillonnés. Or d'après les descriptions de Carter, la tombe de Toutankhamon était suffisamment humide pour abriter de tels champignons. Il décrit même « des cultures de champignons » apparaissant sur les murs de la chambre funéraire, « où elles étaient si nombreuses qu'elles causaient un grand défigurement », ajoutant qu' « il règne dans ces sépultures un air suffocant. Infestée des exhalaisons des cadavres, une poussière fine s'élève sous les pas et irrite les poumons . »
La preuve que les champignons identifiés dans la momie de Ramsès II sont dangereux pour l'homme est apportée en 1985. La maladie des archéologues est « une pneumonie à précipitines, un conflit immuno-allergique dû à l'inhalation de particules d'origine animale ou végétale dotées de propriétés antigéniques ». L'affection se caractérise par une pneumonie aiguë. Exactement la pathologie présentée par au moins douze personnes dont le décès présente un rapport avec la découverte du tombeau de Toutankhamon, à commencer par Lord Carnarvon.
La « malédiction de Toutankhamon » est donc à rejeter dans le chaudron aux fantasmes. D'ailleurs, Evelyn Carnarvon et l'archéologue Callender, qui ont participé à l'ouverture de la sépulture, ont terminé paisiblement leurs jours, bien des années plus tard. Howard Carter est mort quant à lui en 1939.
Et la fameuse inscription qui menaçait de mort ceux qui osent déranger la paix éternelle du pharaon ? Pure invention. En 1980, Richard Adamson, responsable de la sécurité du chantier de fouille de Carter et dernier survivant de l'expédition de 1922, avoue que la rumeur de la malédiction fut une idée du tandem Carter-Carnarvon dans le but d'effrayer les candidats pilleurs, alléchés par les trésors. Adamson put ainsi dormir dans le tombeau pendant plusieurs années sans qu'aucun objet ne disparaisse !
Paul-Éric Blanrue
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