Article paru dans Le Crapouillot , n°125, septembre 1996.
Napoléon est-il mort empoisonné à l'arsenic ? Telle est la thèse que défend René Maury, professeur d'économie aux Universités de Montpellier, de Limerick et de Tokyo, dans son livre L'assassin de Napoléon ou le mystère de Saint-Hélène .
L'appât du gain
Cette thèse ne constitue pas une révélation puisqu'elle est née au début des années 1960 sous la plume du chirurgien-dentiste suédois Sten Forshufvud et a déjà été développée par Ben Weider, président de la Société napoléonienne du Canada, et le journaliste David Hapgood, dans le livre qu'ils ont signé ensemble, The Murder of Napoleon . Dans les trois ouvrages, on trouve la même méthode d'empoisonnement (des doses infimes versées dans le vin de Constance réservé à l'empereur sur une période de 5 ans), le même poison (l'arsenic) et le même empoisonneur (le comte de Montholon, un fidèle d'entre les fidèles). Seule différence notable : le mobile du crime. Forshufvud soupçonnait la Restauration d'avoir voulu supprimer un adversaire dangereux ; Maury croit que l'appât du gain combiné à une froide vengeance, ont suffi. Maury a donc au moins le mérite de relancer le débat.
Le professeur constate que le comte de Montholon, qui était ruiné en 1815, lorsqu'il suivit l'empereur dans son exil de Sainte-Hélène, revint de l'île, en 1821, couvert de millions. Son maître lui avait légué sa fortune en récompense des services rendus (soit deux millions sur quatre).
La marquise de Brinvilliers
Dans un "roman policier" - pour reprendre l'expression de l'historien Jean Tulard à propos de la thèse de Forshufvud -, le comte de Montholon représenterait le suspect idéal, pour ce simple motif. Il est également le seul à avoir côtoyé Napoléon tous les jours et sans interruption, de 1816 à 1821, et le seul à être resté dans l'île jusqu'à la mort de l'empereur - la plupart des exilés de 1815 se sont défilés dès qu'ils ont pu, comme Las Cases, ou ont été écartés pour d'obscurs motifs. Nous savons enfin qu'en tant qu'intendant de Longwood (la résidence surveillée du "général Bonaparte"), Montholon possédait la clé du cellier.
Grâce aux témoignages croisés des souvenirs de Las Cases et du baron Gourgaud (journée du 11 juillet 1816), Maury a établi que le comte possédait un livre intitulé Les Causes célèbres , qui rapportait d'une manière trés détaillée et évocatrice les crimes de la marquise de Brinvilliers, célèbre empoisonneuse du XVIIe siècle. Or la Brinvilliers assassina son père, ses frères et une partie de son entourage en leur versant sur une période de quelques mois de l'arsenic dans leur vin, sans que les premières autopsies ne le décèle.
Montholon n'était guère aimé dans la colonie des Longwood. Beaucoup de ses compagnons d'exil le suspectaient d'être un intrigant. Il semble qu'il passait son temps à les déconsidérer aux yeux de l'empereur, quand il ne chassait pas lui même de l'île les plus soupçonneux d'entre eux. Ses compagnons auraient-ils suspecté quelque chose qui aurait échappé aux médecins et à l'empereur lui-même ?
Destitué pour cause de mariage
En dehors de l'héritage, René Maury aurait trouvé dans la vie de Montholon un autre mobile qui jusifierait la suppression physique l'empereur : la vengeance.
En 1812, Napoléon, alors tout-puissant, avait destitué Montholon de son poste de ministre plénipotentiaire auprès du grand-duc de Wuttbourg, pour cause d'un mariage (avec Albine de Vassal) jugé "incompatible" avec ses fonctions. Le comte ne le lui aurait jamais pardonné.
C'est ce qui expliquerait pourquoi l'assassin aurait agi, dans sa ténébreuse entreprise, de concert avec son épouse, qu'il glissait à l'occasion dans le lit de sa victime (la dame si bénévole aurait d'ailleurs eu de ses relations avec l'auguste personnage une fille prénommée... Joséphine).
Le crime serait donc celui d'un "couple infernal" et "diabolique". Maury précise que "dans la jouissance du crime accompli comme l'un des beaux-arts, ils trouvent peut-être une exaltation aussi grande que l'érotisme conjugal". Nous serions devant un phénomène de perversion raffinée. Et géniale, qui-plus-est, car personne ne se serait aperçu du plan machiavélique avant le dentiste de Göteborg. Nous serions peut-être pour la première fois dans l'Histoire, "en présence d'un crime dont la perfection est absolue", le "plus grand chef-d'oeuvre criminel de tous les temps".
Derrière les apparences...
Cette absolue perfection résulterait pour une bonne part du fait (aujourd'hui connu, mais ignoré alors par tout le monde) que l'absorption d'émétique provoque la formation de sel de mercure ce "qui se traduit par une corrosion de l'estomac qui présente à l'autopsie toutes les apparences d'une lésion cancéreuse". Or Napoléon ingurgitait du calomel, un sel d'antimoine, qui associé à l'orgeat, une autre boisson prise par l'empereur, provoque justement du cyanure de mercure. Les six médecins qui pratiquèrent l'autopsie du grand homme n'auraient donc pas songé à un empoisonnement, car ils avaient devant les yeux les apparences, mais seulement les apparences, d'un cancer de l'estomac. Montholon, lui, connaissait évidemment les effets "pragmatiques" des mélanges grâce aux précieuses confessions de la Brinvilliers.
L'hypothèse de René Maury est séduisante. Tout le problème, finalement, est celui de l'administration de la preuve. L'auteur le concède : "après tout, écrit-il , nous n'avons pas véritablement la preuve certaine irréfutable, de la culpabilité ni même de l'assassinat".
Il y aurait néanmoins "plus d'une centaine de présomptions objectives et plus du double d'observations psychologiques implacables, en faveur de la culpabilité de Montholon".
Avouons toutefois que ce fardeau d'indices pèse en vérité moins lourd que ne l'affirme l'auteur et, pour l'instant tout au moins, ne convainc guère.
La présence d'arsenic suffit-elle?
Avant d'échafauder d'abracadabrantes reconstitutions, il aurait fallu s'étendre un peu plus longuement sur la thèse de l'intoxication arsenicale. Maury ne lui réserve que peu de place, moins d'un cinquième de sa démonstration. C'est dommage, car c'est la clé de voûte de sa thèse : si ce postulat s'effondre c'est toute la suite qui se trouve anéantie.
Nous n'avons droit, tout au long du livre, qu'à un vague rappel des conclusions du Pr. Hamilton Smith, l'ancien compagnon de route du dentiste suédois - obtenues à partir de l'analyse de cinq mèches de cheveux de Napoléon - ainsi que la description des symptômes caractéristiques de l'empoisonnement chronique par l'arsenic, qui seraient présents tant à l'autopsie que dans les témoignages des exilés.
Pour ce qui est de la présence d'arsenic, elle est a été confirmée, grâce au rayonnement synchotron projeté sur une mèche de cheveux de l'empereur, recueillie par son valet suisse, Noverraz. Mais les conclusions qu'on en a tiré n'ont pas recueilli l'adhésion de toute la communauté scientifique, loin s'en faut. Car c'est moins la présence d'arsenic dans les cheveux qui serait inquiétante, que sa quantité et la cause de sa présence. Un tas de raisons peuvent justifier de cette présence à commencer par l'absorption d'eaux minérales polluées, ou la prises de certains médicaments contenant de l'arsenic...
Avant de s'interroger sur l'assassin, la méthode aurait voulu que l'on se préoccupât de savoir si oui ou non il y a eu assassinat . Or le seul toxicologue sur les travaux duquel vient reposer la thèse de l'assassinat n'y croit pas lui-même. René Maury reproduit sa lettre. On peut y lire que "les doses ne sont pas assez élevées pour en conclure que l'empoisonnement a été fatal". Cette phrase signifie que l'arsenic n'a pas tué Napoléon. Voilà qui mériterait que l'on s'y attarde.
On pourrait aussi se demander si les cheveux de Napoléon recueillis avant la date de juillet 1816, date considérée par Maury comme le début de l'empoisonnement criminel, contiennent eux aussi de l'arsenic ? Or il le semblerait, à en croire ce que rapportent Weider et Hapgood. Selon ces auteurs, la mèche remise à Theed et datant de janvier 1816 en était imprégnée. Ce qui prouverait que l'empoisonnement, si empoisonnement il y eut, daterait des premiers jours de Sainte-Hélène, voire des Cent Jours. Une telle chronologie innocenterait le comte de Montholon et sa ravissante épouse, qui n'étaient pas auprès de l'empereur à cette date. René Maury n'a pas cherché à en savoir plus à ce propos.
Nous savons aussi que certains des prétendus "symptômes d'empoisonnement" sont apparus chez Napoléon bien avant son arrivée à Sainte-Hélène : constipation, difficulté à uriner, migraines, légère surdité, toux, obésité. Il aurait fallu insister sur ces points plutôt que de sombrer avec délice dans les méandres de la subjectivité.
Le Dr Freud au secours de Napoléon
René Maury semble vouloir un assassin pour couronner son enquête. Comme ni les historiens ni les médecins n'ont jamais rien soupçonné, il faut que cet assassin soit un pervers génial, qui allie la rigueur de la méthode au raffinement sadique. Pour le confondre, ce qui tient de la prouesse plus de 150 ans après les événements, Maury dévoile une méthode surprenante : l'application à l'Histoire des principes de la psychanalyse. Il ajoute qu'il importe "d'avoir fréquenté et connu intimement des pervers" pour comprendre ses actes.
Tout le livre est ainsi rempli des non-dit de Montholon, tous prétendument "révélateurs" de sa confusion mentale et de son intelligence supérieure. Au fil des pages, le professeur convie le lecteur à une vertigineuse escalade dans le freudisme de base, en cordée entre les n degrés de l'inconscient et du subconscient. En assassinant Napoléon, Montholon, aristocrate d'Ancien Régime, en aurait profité pour tuer aussi la Révolution.
Montholon, frustré à l'idée de ne pas figurer dans les annales criminelles de l'humanité future, n'aurait d'ailleurs pas oublié de signer son crime. Sur un croquis réalisé sur place, le 5 mai 1821, qui représente Napoléon sur son lit de mort, le comte, à l'encontre des usages et des 15 autres personnes qui ont signé le document, fait précéder sa propre signature de la déclaration suivante : "J'ai fermé les yeux du plus grand capitaine du monde". Pour Maury, ce n'est pas Montholon qui s'est occupé de fermer les yeux de Napoléon. Sa déclaration serait donc un faux. Ce faux constituerait un aveu : "il faut évidemment que la phrase soit à double sens", mieux"à triple sens". Elle signifierait : "Je me suis arrangé pour l'empoisonner chaque jour sous ses yeux, sans que jamais je commette la moindre faute"...
Le code secret des Montholon
Ailleurs, Maury s'efforce de décrypter le "code secret" qu'aurait mis au point le couple Montholon pour correspondre et évoquer discrètement leurs coupables agissements, lorsque la comtesse revint sur le continent en 1819. Il en dévoile sans hésitation "la signification cachée", débusquant derrière les mots courants des aveux implicites et dans les phrases incompréhensibles des confirmations explicites. Qu'il écrive ou qu'il n'écrive pas, qu'il parle ou qu'il se taise, qu'il soit clair ou qu'il soit confus, Montholon laisserait traîner derrière lui les indices de sa culpabilité. On doute qu'aux yeux de la justice, ce type d'arguments soit recevable. L'histoire serait-elle moins exigeante ?
A trop vouloir prouver, on en vient à inventer des preuves. Le phénomène est connu. C'est d'autant plus dommage qu'il subsiste encore le vrai mystère (même s'il est relatif) de la présence d'arsenic dans les cheveux de l'empereur.
Paul-Éric Blanrue
ADDENDUM : Depuis la parution de cet article, en 1996, de nouvelles analyses, menées sous l'égide du magazine Science et Vie (n° de novembre 2002), ont confirmé que Napoléon n'avait pas été victime d'une intoxication par ingestion. Les doses d'arsenic retrouvées sur les cheveux - prélevés sur une durée de 15 ans - sont homogènes et réparties sur toute la longueur du cheveu. L'arsenic n'a donc pas été absorbé mais est d'origine exogène. Sa présence est peut-être due à l'utilisation d'arsenic dans les cosmétiques pour la conservation des cheveux. Selon le magazine, le décès de l'empereur est la résultante d'une complication aigue d'un cancer gastrique. La thèse de l'assassinat est aujourd'hui caduque.
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