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  Une visite au Mandarom

Juillet 1995. Si tous les chemins mènent à Rome, une seule route conduit au Mandarom : la D 404. Une petite route serpentiforme où il peut être dangereux de s’aventurer en plein été, quand des milliers de curieux dégoulinant de sueur montent à la Baume de Castellane faire du tourisme sectaire. Une route tortueuse comme toute l’histoire de l’étrange ashram où elle nous entraîne.
Tania conduit, je prends mon calepin. Des notes éparses pour me remettre les idées au clair.
« Bourdin est né en 1920 au Laurentin, en Martinique, dans une famille pratiquant un catholicisme traditionnel. Sa biographie officielle prétend qu’il a poursuivi successivement des études de droit, de philosophie, d’économie, de médecine. Gênant : il n’a jamais pu présenter le moindre diplôme d’études supérieures attestant de son ascension universitaire. Pour expliquer cette curieuse absence de document, Bourdin raconte volontiers que de scélérats policiers lui ont un jour subtilisé toutes les preuves de son glorieux passé estudiantin... »
Vu de la départementale, le Mandarom n’offre pas les dimensions impressionnantes que l’on imagine après les reportages télévisés. Sa démesure, bien réelle, est noyée dans le gigantisme sauvage des Alpes du Sud. A mille deux-cents mètres d’altitude, la nature ne se laisse pas aussi facilement dompter que les hommes. La montagne, éternelle rebelle, fauve des ères géologiques, a toujours remis à leur place ceux qui ne la respectaient pas ! Le Mandarom? Une tache de guano sur un océan de beauté brute. A peine pire que Lourdes ou La Salette, pour être franc !
« ... Bourdin paraît avoir été nommé instituteur en métropole. Mais il ne l’est pas demeuré longtemps. « Vagabond du mental », comme il s’intitule lui-même, il préfère l’ésotérisme à l’enseignement. Très tôt, il se lance dans un éperdu parcours initiatique. Tout ce qui est occulte est sien. Il s’empiffre d’alchimie, de cabale, de Graal. Il aurait fait un passage dans la franc-maçonnerie et chez les rose-croix. Il aurait pèleriné à travers le monde, Terre Sainte, Moyen-Orient, pour atterrir en Inde, où il séjourne auprès du « sage Swami Sivananda », qui semble une célébrité locale. C’est ce dernier qui, le 13 février 1961, lui aurait transmis l’initiation de « Sannyasin » (renonçant consacré à Dieu) et attribué le doux nom d’Hamsananda Sarasvati, qui signifie : « Félicité dans l’absolu ». Dès cet instant, Bourdin est persuadé d’appartenir à une lignée spirituelle qui « se perd dans la nuit des temps »... »
Nous arrivons sous un Soleil resplendissant. C’est le début de l’après-midi. La montagne est belle. Aux pieds de l’enceinte, un parking aménagé pour les visiteurs. Rien n’est laissé au hasard.
Je continue de me rafraîchir la mémoire.
« Soufisme + jaïnisme + bouddhisme + vajrayana tibétain + shingon japonais, Bourdin achète tous les articles du catalogue. Nourri des pensées les plus hautes, il se considère bientôt comme un « Purna Yogi », un « maître parfait » apte à enseigner.
Il revient en France et, dans les années 1962-63, occupe une grotte du Vaucluse où il vit en ermite. Il restaure non loin de là une petite ferme qui devient son premier ashram. Il y fonde « L’Ordre des Chevaliers du Lotus d’Or » (asbl loi 1901) et en 1970, émigre avec ses proches sur le site de la Baume de Castellane dans les Alpes de Haute-Provence, où il achète pour une somme modique quelques arpents de terre. Il y entreprend la construction du « Mandarom Shambhasalem », un monastère mégalomaniaque qui deviendra son Vatican. Il en sort rarement. Sauf pour goûter, certains jours, un repos bien mérité dans la splendide villa qu’il s’est acheté à Cannes... »
Il faut monter à pieds les cent derniers mètres. Nous surplombons le lac de Castillon.
« ... Sa folie prend un tour nouveau quand, le 22 août 1990, sous le nom d’Hamsah Manarah, il ceint, devant toutes les télés du monde, les « sept couronnes des visages de Dieu » ainsi que la « tiare du Diamant cosmique » et se proclame urbi et orbi « Messie Cosmo-planétaire ». C’est lui le Messie attendu! Les médias deviennent son meilleur sponsor. Christophe Dechavanne, qui le prend pour un rigolo, lui ouvre l’antenne de « Ciel mon mardi! ». Bourdin devient un personnage médiatique. Sa tête d’oeuf, ses bafouillements, ses lasers de fête foraine, le secret d’un bon audimat. Les troupes de Bourdin grossissent à vue d’oeil. Des célébrités sont aperçues dans le voisinage du Mandarom. Un célèbre chanteur y fait une retraite, dans le plus grand secret (espère-t-il)... On dit aussi que le Premier Ministre du Togo, ancien président de l’OUA est un éminent dignitaire bourdiniste... »
Le repaire des « Chevaliers ». La grille est fermée. Derrière elle s’étend sur quatre hectares un agencement de bâtiments hétéroclites, de statues énormes, de temples bariolés, jaune fluo et rose bonbon, qui donnent à l’ensemble la vague configuration d’un parc d’attraction pour babas-cool. Un genre de Disneyland pour militants du Larzac ! Au loin, les quelques miradors qui pointent leurs silhouettes menaçantes sur le ciel d’azur, nous rappellent que nous ne sommes pas accueillis par une communauté de gentils soixante-huitards en retraite, mais par l’une des sectes les plus inquiétantes de France.
« ... Mais bientôt, les langues des anciens adeptes se délient. Des perquisitions sont effectuées au Mandarom. Aucune d’elle n’a de suite jusqu’à ce que Florence Roncaglia raconte à la police les viols répétés que « le Seigneur » lui a fait subir alors qu’elle avait quatorze ans. Du 12 au 30 juin 95, Bourdin va passer quelques jours en prison, il en ressort pour des raisons de santé. L’instruction n’est pas allé à son terme... »
En contrebas, une maisonnette en bois, volets clos. Le guichet, toujours comme à Disneyland. Sans les hamburgers : les aumistes préfèrent le pilpil de blé.
Au bout de quelques minutes un jeune homme terriblement maigre, vêtu d’un ensemble orange, le front ceint d’un bonnet incrusté de miroirs en forme de losanges, descend tranquillement du monastère. Sans regarder les quelques visiteurs qui se pressent pour acheter des tickets d’entrée, il entre dans la baraque et referme la porte derrière lui, calmement. L’épais silence des cimes est rompu par le son aigu, puis grave, des deux clochettes que le personnage agite pendant plus d’un quart d’heure, comme un forcené.
Le sonneur ouvre enfin la porte des lieux qu’il vient de purifier et distribue avec un sourire béat les tickets que les grosses dames en short lui réclament en crachant leur chewing-gum. Une onctueuse odeur de santal se dégage de la pièce centrale, où s’entasse une insolite bimbeloterie mysticommerciale qui mêle les oeuvres complètes du « Seigneur Hamsah Manarah » (vingt-deux titres, édités par les soins du Mandarom, depuis qu’Albin Michel s’est défilé - certains traduits en espagnol, en italien, en néerlandais...), les chapelets à gros grains, les barres de céréales, les flacons de parfum « faits maison » (en réalité composés à Grasse, quelques kilomètres en-deçà), les calendriers syncrétistes (« les fêtes de toutes les religions sur un seul support »!), les cartes postales des giga-statues, plus les bijoux et la quincaillerie artisanale réalisée par la quarantaine de moines et de moniales vivant sur place. Prix incroyablement élevés, en moyenne une centaine de francs l’article. De méchantes langues affirment qu’il existe une double trésorerie et que les adeptes payent parfois jusqu’à dix fois les prix affichés...
Les prospectus nous apprennent que l’ordre des Chevaliers du Lotus d’Or se scinde en deux branches. L’une, séculière, comporte les prêtres et les simples chevaliers. Ils se réunissent régulièrement dans les lieux de prières implantés un peu partout en France. A l’occasion des grandes fêtes (il y a dix-sept fêtes religieuses aumistes et sept jours de Carême, du 16 au 22 août) et durant les périodes de « séminaires » et de retraites, ils se regroupent au Mandarom. L’autre branche rassemble les moines et moniales qui vivent en permanence à l’ashram. Ils ont le crâne rasé et franchissent trois degrés d’initiation. Ils participent tous à la construction et à l’entretien des bâtiments, ainsi qu’à l’artisanat aumiste. Pas de petites économies.
On entre dans l’ordre sur recommandation. Dix-sept degrés d’initiation. Pour s’élever dans la hiérarchie, il faut suivre l’enseignement du gourou, qui comporte l’étude du hatha yoga, les arts martiaux, la mystique comparée, la métaphysique aumiste, la naturopathie...
Tania et moi nous présentons aux deux vestales, parées de l’accoutrement de rigueur, qui viennent de rejoindre le sonneur.
- Cercle zététique, on a rendez-vous.
- Aum! Nous vous attendions avec impatience!
Tania me dévisage : bizarre, cette aimable réception... S’il y avait erreur sur la personne? La veille, j’ai téléphoné au monastère en qualité de représentant du Cercle zététique, afin d’être admis à bénéficier d’un audience spéciale et d’une explication approfondie sur l’affaire en cours, le viol présumé de Florence. Sans m’en demander davantage, une sympathique secrétaire m’a répondu de venir au plus tôt. Nous aurait-on pris pour quelqu’un d’autre?
- Vous êtes les diététiciens?
- Les zététiciens!
Le petit bout de femme me dévisage. Ses petits yeux brillants d’asiatique mystique tentent de percer la véritable raison de notre présente dans la « cité sainte ». Pour abréger ses efforts médiumniques, je lui explique le but de notre association. Elle se raidit, commence à comprendre qu’elle a affaire à forte partie. Mais nous sommes parvenus au-delà des grilles et n’avons pas l’intention de rebrousser chemin !
Notre guide, en revanche, ne nous est pas tout à fait étrangère. Elle est la soeur de Bernard Tong Viet, le numéro deux de la secte, ex-inspecteur central des impôts. Celui qui, sous le pseudonyme de Robert Matthieu, a écrit quelques best-sellers chez Albin Michel, dans lesquels il a dénoncé le « harcèlement fiscal » (les reporters de l’émission « Envoyé Spécial » ont levé le lièvre).
La soeur de Tong Viet nous raconte sa vie. Elle se trouve au Mandarom pour les vacances. Appartient à la secte depuis quatorze ans. Ici, on l’appelle Mandaja. Elle porte le grade de vedhyas, la troisième étape pour celui ou celle qui se destine à la vie monacale, ce qui lui vaut de porter une tunique rouille et un pantalon bordeaux (les « presads », novices, sont en jaune et les « sadhaks » n’ont droit qu’à des bordures bordeaux sur tunique jaune). Elle est détentrice d’un doctorat de sciences de l’éducation! Comme ses coreligionnaires, elle place ses diplômes à tout bout de champ pour impressionner l’auditoire. Pour elle, Bourdin est le Messie, ça ne se discute pas.
J’attaque en douceur.
- Votre Messie est-il votre Dieu, comme Jésus pour les catholiques?
- Il y en a qui le pensent. Ce n’est pas impossible. Il s’est découvert au fur et à mesure. Nous avons une conception concrète de la divinité. Dieu prend un visage différent à chaque époque. Dans le passé, notre Seigneur a été Jésus, Mahomet, Bouddha... Il revient maintenant, en accomplissement des prophéties des siècles passés. Aujourd’hui, notre Seigneur est à la fois le Christ solaire et cosmique, qui revient à la fin des temps selon la tradition chrétienne, le Bouddha Maitreya des bouddhistes, les Mahdi des musulmans, le Melkitsedeq juif...
A main gauche, après les grilles, nous pénétrons dans une salle de prière kitsch où se trouve l’hexamide de l’aumisme : une pyramide multicolore à six arêtes, représentant « l’unité de toutes les religions ». Dans la semi-obscurité du lieu, Mandaja murmure :
- Chaque religion émane du Aum cosmique. L’Aum est le son-mère de tous les sons, le son primordial par lequel Dieu a créé l’univers. « Au commencement était le Verbe »...
Le mantra Aum est le « Hare Krishna » des supporters du mage Bourdin. Pour se purifier (dans la langue aumiste, on dit : pour « éveiller le Shakti du Pranava en soi-même »), l’adepte doit le réciter dix à quinze mille fois par jour! Pour devenir « transmetteur divin exceptionnel et transcendantal », il faut le psalmodier « plus de trois cents millions de fois »! Lavage de cerveau garanti sur facture.
- A l’origine, toutes les spiritualités ne faisaient qu’une. Ce sont les hommes qui ont tout perverti. Il est temps maintenant de cesser les querelles dogmatiques et de revenir à l’unité. Grâce à l’hexamide arc-en-ciel, l’humanité de l’Âge d’Or va enfin s’unir à Dieu. Au centre de cette hexamide se trouve une colonne de Synthèse qui est appelée Manarah. D’où le nom pris par notre Seigneur : Hamsah (« absolu ») Manarah. Vous vous trouvez donc ici dans le Temple de la Religion Universelle!
Antique recette. L’idée syncrétiste est aussi vieille que les religions. Elle a tenté la plupart des fondateurs de sectes : théosophes, rose-croix, Temple Solaire, les Krishnas... Dans une époque perturbée comme la nôtre, c’est aussi, pour les petits malin, une occasion de ratisser large. Encore l’unité aumiste n’est-elle prônée qu’avec les religions monothéistes : avisant un totem indien, je demande à Mandaja si Bourdin s’attache aussi à revêtir l’aspect des dieux païens. Elle se récrie :
- Surtout pas! Les polythéistes n’entrent pas dans le consensus du Dieu unique et tout-puissant!
Le totem n’est qu’un « amusant objet de folklore », fabriqué par un indianiste de la secte. Le paganisme, c’est drôle, n’a jamais plu aux messies. Peut-être parce qu’ignorant le prosélytisme, les croisades, les inquisitions, les dogmes et les commandements divins, le païen représente une conception de la croyance trop libertaire...
Manifestement, la tolérance des aumistes n’est qu’une façade. Il y a de la triche là-dessous. Au Mandarom chacun peut continuer à prier son Dieu... à condition de reconnaître que « son vrai visage » est celui de Gilbert Bourdin! La liberté de conserver son culte n’est qu’apparente. L’aumisme n’est pas la religion unificatrice et libérale annoncée sur les prospectus, mais une secte de plus au service d’un gourou de plus. Le discours en faveur de la tolérance ? Un verbiage destiné à appâter le chaland. Le charabia mystique qui couvre cette évidence a pourtant convaincu des milliers de gogos, à la recherche d’un absolu.
- Avez-vous des contacts avec les religions officielles? Avec « Jean-Paul »?
Mandaja me défigure avec un large sourire, comme si j’avais mis le doigt sur le secret des secrets. Elle doit faire le coup à chaque fois.
- On ne peut rien dire. Il faut attendre, vous devez comprendre...
Nous comprenons trop bien.
Sous l’hexamide, des offrandes : quelques fruits et une boîte de Pépito. Nous sortons de la pièce. Au-dehors, plusieurs dizaines de touristes écoutent en famille les explications délirantes des moniales, lunettes noires et crânes rasés. Des enfants s’extasient devant la « mosquée de l’imam Madhi », le « temple de l’avatar Kalki » comme devant des manèges de foire.
En nous glissant entre les éléphants et les lions en plâtre, nous parvenons à la « vue panoramique », le centre géographique du Mandarom (lui-même « centre spirituel du monde »), qui a fait la renommée de l’endroit. Nous sommes cernés par les pentagrammes et les hexagrammes, qui, nous dit-on, symbolisent « l’homme éveillé », et « la fusion entre la matière et l’esprit ». Partout autour de nous s’élèvent des sortes de batteurs à oeufs géants. Pour une omelette cosmique? Non : ce sont des « vajras », qui « catalysent l’énergie ».
Nous nous retournons vers l’entrée. Un Christ immense portant couronne, fringué en chevalier d’opérette, se dresse devant nous et nous mire de sa superbe. Mandaja commente :
- Nous avons renoué avec la tradition des moines-bâtisseurs du moyen âge. La statue du Christ Cosmique a été construite durant l’été 1991, elle mesure vingt-et-un mètres de haut et pèse six cents tonnes. Elle réunit les énergies de l’Occident mystique. Le Christ porte une épée flamboyante parce que nous avons voulu le montrer dans sa gloire. Nous sommes contre les religions de souffrance et de culpabilité.
Laid, désolant et puéril. Synthèse entre le sulpicien et Goldorak ! En vrai, la statue est encore plus navrante qu’à la télé. La seule souffrance, c’est de la regarder, la vraie culpabilité, c’est de l’avoir construite. Bourdin aurait besoin de plusieurs vies pour expier son péché!
Derrière nous, assis en haut de deux rangées d’escaliers, le Bouddha géant, regard impénétrable, batteur à oeufs en mains. Érigé en 1981, c’est le plus haut Bouddha d’Occident (vingt-deux mètres) et le quatrième Bouddha assis du monde. La synthèse, paraît-il, des énergies spirituelles d’Orient. Horrible!
La statue la plus impressionnante, formant avec les deux autres le triangle sacré du monastère, est celle du « messie cosmo-planétaire ». Trente-trois mètres de haut, mille cent tonnes! Bâtie en 1990, en six mois, il a fallu un hélicoptère pour lui poser la tête! On dirait une friandise de béton posée sur un gâteau de mariage gargantuesque. Encapé, tournant le dos à la vallée, comme s’il boudait le monde qui le rejette, le « Messie » a hérité de tous les traits de Bourdin, plis du cou et boule à zéro compris. A tout seigneur...
Mandaja nous invite à en faire le tour, dans le sens des aiguilles d’une montre. En tournicotant, nous apprenons que le gros Bourdin est creux. Quel aveu!
Je lance :
- Il paraît que la statue va être détruite, faute de permis de construire.
- Jamais! Ce sont des rumeurs malveillantes colportées par les journalistes.
Nous interrogeons Mandaja sur le « Temple Pyramide » que Bourdin s’est mis en tête de construire sur l’autre flanc de la montagne : onze mille tonnes, cent-huit colonnes, une pyramide de verre qui culminerait à trente mètres de hauteur, le tout s’élevant à vingt-sept mètres sur une superficie de deux mille mètres carrés!
- Le Temple Pyramide sera le Temple de l’Unité retrouvée. Un formidable capteur d’énergie. Toutes les religions du monde y auront leurs sanctuaires. Sa construction nous plongera dans l’Âge d’Or! Sans lui, la Terre risque l’autodestruction.
Il existait soi-disant avant le Déluge, le Temple, il y a « quelque quatre millions cinq cent mille années », d’après l’évaluation de Bourdin. En fait, ce bâtiment utopique semble une occasion comme une autre de tondre les disciples, au propre comme au figuré.
Au train où vont les choses, l’Âge d’Or n’est pas pour demain. : le permis de construire accordé en 1992 par le maire de Castellane et conseiller général Michel Carle (divers droite) a été annulé par la Cour administrative d’appel de Lyon le 20 décembre 1994, grâce à la bataille menée par un écologiste du Verdon, Robert Ferrato. Le 14 juin précédent, une décision du Conseil d’État a rejeté la requête du Mandarom, alors que Bourdin était entendu par le Tribunal de grande instance de Digne dans l’affaire Roncaglia.
Je continue dans le mauvais esprit :
- Bourdin, qui détruit des milliards de Lémuriens et d’Atlantes par la seule force de sa pensée, n’aurait-il pu influencer télépathiquement le Conseil d’État?
- Ce n’est pas la même chose.
- Et pourquoi?
- Ce n’est pas pareil.
Certes : le Conseil d’État n’est pas une émanation de la folie du maître!
En attendant, une association pour l’élévation de la pyramide a été fondée en juillet 1994, avec à sa tête Tong Viet frère et Christine Amory-Mazaudier, nom de code Vishti, une des diplômées préférées de Big Georges. Christine parade à travers le monde pour rassembler des fonds - quarante millions, pas moins.
Anecdote comme je les aime : au mois de mai précédent, j’avais eu l’occasion d’assister à l’une des manifestations de cette association, dans un hôtel messin. À la loterie qui clôturait sa conférence, moi, le petit zététicien perdu au milieu de deux cents aumistes régionaux, j’avais gagné le gros lot : La doctrine de l’aumisme, par S.M. Hamsananda en personne! Montée sur la scène, courbettes de Tong Viet et applaudissements! Le souvenir me traverse l’esprit, je m’en ouvre à Mandaja, réjouie :
- C’est peut-être un signe.
Elle cligne de l’oeil. Serais-je l’élu? Bien sûr! Au même titre que toutes les éventuelles futures recrues de la secte!
- Et vous bataillez toujours, la nuit venue, contre les monstres de l’espace?
- Pas aussi souvent que la presse le dit pour nous ridiculiser. Il y a quelques années, c’était assez fréquent... Notre Seigneur dirigeait alors les opérations contre les ennemis de la Terre.
- Résultat?
- Il a remporté la victoire!
Bourdin, dans une vie antérieure (on croit à tout, au Mandarom, à la réincarnation comme aux fées des bois), fut Napoléon et Gengis Khan. Aujourd’hui, son karma le conduit a engager des combats dans l’astral contre des entités célestes, les pieds dans ses babouches à paillettes, depuis sa maison du Lotus, au coeur de l’imprenable citadelle en carton-pâte.
Ses exploits ne sont pas minces. Dès les débuts de l’offensive, de Noël 1984 à février 1985, n’hésitant pas à se « projeter à distance », Bourdin a anéanti « cinq cent cinquante milliards deux cent sept millions de démons » lancés à l’assaut du Mandarom ! Dans la foulée, il a embrasé les « sept plans de l’univers » et exterminé pas moins de « cinquante milliards de Dieux, demi-dieux et entités inférieures » ! Puis, se lançant dans la « bataille cosmique », il a créé un « bouclier psychique de plusieurs centaines de milliers de kilomètres de rayon » qui lui a permis de couvrir les « trois cent milliards de galaxies de notre univers », et pour ne pas faire les choses à moitié, plusieurs autres « milliards d’univers »... Par la suite, il a guerroyé contre les Bouddhas, il a enchaîné Satan, puis Lucifer (ne pas confondre), Mayakali, Naokrim, Samael, Koulika et quelques autres « énergies perverties », il a pacifié et harmonisé « des milliards et des milliards d’anges prêts à s’entre-tuer », dissous des « milliards et des milliards d’anges rebelles au changement de cycle » ! Enfin, il s’est acharné contre les « envahisseurs de l’espace-temps », venus de la « planète Marx » (constellation de Sirius) pour coloniser la Terre. Tout à trac. La destruction du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide sont naturellement comprises dans le tarif!
L’homme est un fou, c’est certain. Doublé d’un gredin. Mais ses acolytes? Comment imaginer que des enseignants, des psychologues scolaires, comme le responsable pour la Lorraine de la secte, M. Weinsberg, des membres du CNRS, comme Mme Amory-Mazaudier, des docteurs en sciences de l’éducation, comme Mandaja, puissent croire une seule seconde les stupidités de cet halluciné?
- Ils doivent être très malheureux..., me souffle Tania au creux de l’oreille.
Pour abdiquer à ce point son esprit critique, il faut l’être, en effet ! La grande prêtresse Amory-Mazaudier, dit-on, a rejoint la secte après la mort de sa belle-mère et de son mari, terrassés tout deux par un cancer. Déçue par la psychanalyse, ne trouvant nulle part les réconforts moraux dont elle avait besoin, elle s’est laissé entraîner au Mandarom par sa soeur, membre de l’ordre. Combien d’autres ont suivi un parcours semblable? Combien, en quête de certitude, d’amour ou simplement d’attention ont-ils été pris dans les filets de cette canaille azimutée?
Notre société qui se refait une virginité en dénonçant nuit et jour les méfaits des sectes ferait bien de s’interroger sur les besoins qui poussent tant de pauvres bougres à suivre les préceptes ahurissants du premier dur-dingue venu. Il ne suffit pas seulement de combattre le mal en aval : c’est trop facile ! Il s’agit de prendre des mesures prophylactiques! Il ne faudrait pas que les sectes deviennent le repoussoir des bonnes consciences, l’alibi des Églises et, pour finir, le cache-sexe de ceux qui pratiqueraient le paranormal « honnêtement ». Dans le processus de décérébration actuel, un Paco Rabanne a autant de responsabilité que n’importe quel Bourdin ou Hubbard!
J’en arrive à la question qui me brûle les lèvres.
- Et le viol? Vous avez une opinion là-dessus?
- Je l’attendais! Le viol de Florence, c’est de l’intox pure et simple! La fille a menti sur toute la ligne! C’est TF1 qui est à l’origine de l’histoire. On cherchait un prétexte pour nous déstabiliser!
- Tout de même... Les meilleurs ascètes ont des poussées d’hormone comme tout le monde, non?
Un Lémurien passe...
- Le Tribunal jugera!
Moins causante tout à coup, la vedhyas. Dès qu’il s’agit d’être concret!...
Ma question a jeté un froid. Inutile de nous appesantir, nous n’en saurons pas plus. Je sens que la visite prend fin. Elle aura duré trois heures. Cent quatre-vingt longues minutes de folie brute.
Nous quittons une Mandaja perplexe, moins souriante qu’au début. Elle ne semble toujours pas avoir compris le sens de notre venue.
Avant de partir nous faisons un saut à la boutique « souvenirs ». Le sonneur veille au grain. Tillion d’Ecouen, c’est son nom à la ville. Comme Mandaja, il nous prend en sympathie. Un brave type, ancien pigiste du journal La Vie naturelle, attiré au Mandarom par les « médecines douces » et le yoga. Il nous conseille la lecture de quelques ouvrages du maître. Je feuillette...
« Sans discipline, il n’y aura pas de planétarisation de l’Age d’Or sur cette Terre, et il faudra alors envisager de détruire cette planète ayant échoué dans son Age d’Or ».
« Les unions sexuelles où l’amour est absent sont des incendies allumés dans la forêt vierge de la vie. Par trop répétées, elles peuvent même nuire à la santé du corps, fragiliser certains organes notamment la vessie, les intestins et l’estomac... »
« Si je m’arrêtais le monde s’écroulerait ».
« Je suis le seul à n’avoir aucune ambition personnelle ».
« Faites votre ascèse du son AUM : 300 000 AUM, puis un million, puis trois millions, puis dix millions, trente millions, etc. »
« Éliminons définitivement le fanatisme ».
« Les entités des différents niveaux d’évolution se projettent souvent en hologramme dans la télévision. Elles peuvent passer d’une télévision à un autre. Elles peuvent, à partir d’une télévision placée dans une pièce, écouter ce qui se dit dans un autre appartement. Quand l’entité reste dans la télévision des voisins pour écouter, cela s’appelle « l’espionnage astral par télévision interposée »...
- Tout y est, me dit-il sur un ton pénétré, en me tendant le dernier né des productions bourdiniennes, le Périple d’un yogi et initié d’Occident.
- Je vous crois!
Sur la couverture orangée, la photo d’Hamsah Manarah, la main droite levée comme s’il bénissait le monde. Assis sur la peau d’un léopard tirant la langue, les yeux exorbités. Le végétarisme du patriarche connaît des limites!
... Depuis l’interview, certaines choses ont changé. Le mois de notre visite, l’association des Chevaliers du Lotus d’Or a été dissoute et remplacée par celle des Chevaliers du Vajra Triomphant, qui assure la gestion collective du Mandarom. Christine Amory à sa tête.
Quelques mois plus tard, le 17 novembre 1995, le juge des référés du Tribunal de grande instance de Nanterre a condamné à dix mille francs d’amende Florence Roncaglia, le journaliste Bernard Nicolas et les éditions TFI pour le livre Mandarom, une victime témoigne, comme « portant atteinte à la présomption d’innocence qui bénéficie à Gilbert Bourdin ».
Bourdin est mort le 19 mars 1998 à l’hôpital de Grasse. Ses fidèles ont voulu l’enterrer au monastère, mais les autorités ne l’ont pas permis. Il a été inhumé à l’ossuaire de Castillon. Violeur ou pas, son procès n’est pas allé à son terme et les éventuelles victimes ne seront jamais soulagées. Ses fidèles, eux, attendent la réincarnation de la vieille carne.
Le 15 juin 1999, la Cour d’appel d’Aix a ordonné la destruction de la statue mirobolante du Messie cosmo-dingue. Un pourvoi en cassation a été déposé par la secte. Affaire à suivre...


Paul-Éric Blanrue


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Dernières nouvelles : Reuters du 6 septembre 2001
CASTELLANE - Après 48 heures de minutieux préparatifs et d'importantes précautions, la statue du "Christ cosmoplanétaire" érigée par la secte du Mandarom a été dynamitée jeudi après-midi.
Les artificiers avaient placé leurs charges explosives à la base de l'édifice de béton de 33 mètres de haut et d'un poids de 1.200 tonnes, préalablement "emmailloté" pour éviter les projections de gravats.
A 17h20, la déflagration a été brève et violente. Par rapport à la puissance du tir, la statue du défunt Gilbert Bourdin, gourou de la secte, a semblé s'affaisser lentement, basculant à la renverse pour tomber sur le dos en contrebas le long du flanc de la montagne où elle s'est partiellement disloquée.
L'opération, nette et sans bavure, s'est déroulée selon les plans des artificiers. De leur côté, les adeptes de la secte qui attendaient un miracle de dernière minute venant contrecarrer leur scénario ont dû se résoudre à assister au "sacrilège".
Emus, tremblants, visiblement marqués et des sanglots dans la voix, ceux qui ont accepté de parler ont dit que s'ils venaient de perdre la représentation de leur maître spirituel, son message perdurerait, se transmettrait de génération en génération et que le Mandarom n'était pas mort. "Triste année 2001", a déclaré Christine Amory, présidente du Mandarom, tout de suite après l'explosion, "elle aura été marquée par la destruction d'un bouddha géant en Afghanistan en février et la destruction d'un bouddha géant en France en septembre. La France est un pays barbare et profane".
"Si l'image de notre dieu est détruite, notre religion ne l'est pas", a-t-elle ajouté, "l'acharnement déployé contre nous montre bien que la mission de notre seigneur était très importante et qu'elle ne peut pas cesser".
Gilbert Bourdin, fondateur du Mandarom et figure controversée, est décédé en mars 1998 à l'âge de 74 ans.
Christine Amory a cependant précisé que sa statue à elle ne trônerait jamais au-dessus du Mandarom en remplacement de celle de Gilbert Bourdin. Si elle y a pensé un jour, si cette idée lui a traversé l'esprit, elle estime qu'elle n'est pas assez forte pour reprendre le flambeau et "supporter le poids des mauvaises pensées s'abattant sur tout édifice religieux".
Sous le Mandarom, à quelques centaines de mètres de la "cité sainte", Robert Ferrato le président de "l'association de défense des rives et des lacs du Verdon", à l'origine des nombreuses plaintes et dénonciations portées contre la secte a assisté au dynamitage de la statue avec une évidente jubilation.
"Pour moi et l'association que je représente, c'est un grand jour", a-t-il dit, "une première victoire qui en appelle d'autres, un combat qui va continuer jusqu'à la fermeture pure et simple et définitive de la secte.

Paul-Éric Blanrue

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