Conan Doyle contre Sherlock Holmes Par Paul-Éric BLANRUE.
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"Il se peut que les événements que nous allons raconter dans ce petit livre dévoilent l'escroquerie la plus fabuleuse jamais livrée au public, mais..."
Sir Arthur Conan Doyle, The Coming Of The Fairies, 1922.
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Tout a commencé au début du mois de mai 1920. Arthur Conan Doyle est en train de rassembler des témoignages en vue d'un article sur les fées lorsqu'en causant avec M. Gow, le rédacteur en chef du magazine Light, il apprend que quelqu'un se vante d'en avoir photographié. Le père de Sherlock Holmes, loin de considérer la nouvelle comme un canular, se montre vivement intéressé. Il se passionne depuis de nombreuses années pour le spiritisme, et si l'existence des fées se vérifie, ce serait une révolution qui élargirait "l'horizon spirituel de l'homme" et contraindrait les scientifiques à adopter une position moins hostile face aux phénomènes parapsychiques. C'est du moins ce qu'il croit.
Gow dirige son ami sur Miss Felicia Scatcherd, une dame versée dans l'occultisme qui a dans ses relations une personne ayant eu les clichés sous les yeux. Conan Doyle se met en rapport avec cette dernière, du nom de Miss Gardner, qui lui couche par écrit toute l'histoire.
Conan Doyle apprend ainsi que c'est le frère de Miss Gardner qui est à l'origine de la découverte. Membre éminent de la Société Théosophique, conférencier militant, M. Edward L. Gardner croit dur comme fer aux fées, lutins et autres farfadets; il pense que tout ce petit monde se situe " dans la même lignée d'évolution que les insectes ailés". Il y a quelque temps, il est entré en relation avec la famille de deux fillettes, Elsie et sa cousine Frances, dans le Yorkshire, qui se targuent d'entretenir des contacts avec les fées lors de leurs promenades en forêt. Un jour, Elsie a emprunté l'appareil photo de son père et a réussi à " capter" trois fées et un lutin dansant devant Frances, au bord d'une source. Le père d'Elsie, jusque là incrédule, a développé lui-même la photo et a été stupéfait de découvrir les quatre silhouettes promises. Il a confié le cliché à Gardner, qui l'a fait expertiser. La photo serait authentique et n'aurait subi aucune retouche. Depuis, une autre photo (montrant un gnome) a été prise. Ainsi se termine la lettre de Miss Gardner.
Conan Doyle exulte. Il veut absolument contempler les clichés. En juin, il écrit à une cousine de M. Gardner, Miss Blomfield, qui mène elle aussi une "expertise". Il reçoit copie des photos, comme il l'espérait. Miss Blomfield lui assure qu'elle ne voit "rien qui indique une escroquerie ou un canular". Une lettre d'une autre dame ayant examiné les photos à la loupe va dans le même sens.
Devant l'accumulation de témoignages favorables, Conan Doyle écrit à Gardner pour lui demander de révéler l'affaire au public et d'entreprendre une " enquête impartiale". En réponse, Gardner lui fournit quelques précisions. Les deux principaux experts à qui il a remis les négatifs (dont l'un est présenté par lui comme spécialisé dans les " trucages parapsychiques") semblent convaincus qu'il n'y a pas fraude. Quant aux filles aux fées, ce sont deux adolescentes issues du milieu ouvrier; elles vivent à quelques lieues l'une de l'autre et ont commencé à travailler.
Conan Doyle se rend à Londres pour y rencontrer son correspondant, en vue d'investigations futures. Il le trouve "tranquille, équilibré, réservé, ni excentrique ni illuminé". Les deux hommes tombent d'accord sur un partage des rôles : Gardner est chargé d'établir le contact avec les adolescentes, Conan Doyle donnera pour sa part une "forme littéraire" à l'enquête.
Évoquant l'affaire devant quelques amis, Conan Doyle se trouve confronté aux premières réticences. Sir Oliver Lodge estime qu'il s'agit d'un trucage. Pour lui c'est peut-être une photo de danseurs mise en surimpression sur un paysage rural. Mais il ne parvient pas à convaincre sir Arthur, qui n'admet pas l'idée que des jeunes filles de condition ouvrière soient capables de ce genre de sophistication. Autres "sceptiques", les amis spirites de l'écrivain, pour qui l'apparition ici-bas d'êtres nouveaux... " complique le débat parapsychique" -et un certain Lancaster, extralucide de son état, qui trouve suspecte la "photo avec les fées coiffées à la parisienne"...
Pour lever le doute, on décide que les plaques seront une nouvelle fois soumises à expertise. Gardner se rend chez le photographe Snelling, à Harrow, un homme de "trente ans d'expérience", qui lui répond que :
il n'y a eu qu'une seule prise de vue;
Toutes les silhouettes de fées ont bougé pendant la prise de vue, qui était "instantanée.
Gardner l'interroge sur la possibilité, pour un truqueur, d'utiliser "des silhouettes en papier ", hypothèse que "l'expert" rejette formellement.
Conan Doyle, qui s'est fait expédier les négatifs, se rend aux bureaux de la compagnie Kodak à Kingsway, où il demande l'avis de deux autres experts. Ceux-ci sont nettement plus nuancés que Mr. Snelling. S'ils ne trouvent pas trace de surimpression, ils estiment tout de même qu'ils seraient capables d'obtenir un résultat identique en usant d'artifices. La grande compagnie photographique Illingworth partage ce point de vue. Snelling est donc le seul à exclure la possibilité d'un trucage. Pour Conan Doyle, d'ailleurs, cette "possibilité" ne débouche sur rien : "cela ressemble un peu trop au vieux raisonnement antispiritualiste, tout à fait discrédité, selon lequel un prestidigitateur pouvant produire certains effets, alors une femme ou un enfant qui produisent des effets semblables utilisent eux aussi des techniques de prestidigitation." Retour à la case "départ".
Pour se forger une opinion définitive, Conan Doyle décide qu'il est grand temps de rencontrer les deux adolescentes. A ce titre, il envoie un de ses livres à l'aînée (présent que celle-ci apprécie beaucoup d'ailleurs).
Fin juillet, tel Watson sur la lande des Baskerville, Gardner part en éclaireur dans le Yorkshire. Dans un article publié dans le Strand Magazine pour Noël 1920, Conan Doyle a relaté le périple de son collaborateur.
Il raconte comment Gardner a approché la famille "Carpenter" (qui se nomme en réalité Wright ; Wright est le patronyme de l'aînée des deux filles, Elsie -sa cousine porte le nom de Griffiths) du village de "Dalesby" (lisez : Cottingley). Les contacts ont été facilités par le fait que Mrs. Carpenter avait étudié la Théosophie. Gardner s'est rendu sur les lieux des photos et les a reconnus. N'est-ce pas suffisant pour rejeter l'hypothèse d'un montage effectué en studio? Il a discuté avec les jeunes filles qui lui paraissent parler avec l'accent de la sincérité : autre bon point. Leur famille n'a jamais cherché à monnayer les photos : nouveau signe d'honnêteté. Bref, Gardner est convaincu de l'authenticité des apparitions : fées et lutin apparaissent vraiment à Dalesby-Cottingley, telle est son irrévocable conclusion.
Évoquant un trucage, sir Arthur n'hésite pas à certifier que "toutes les objections possibles et imaginables ont été formulées et réfutées". Il balaye l'objection des photographes "selon laquelle les silhouettes de fées projettent des ombres très différentes de celles des humains". En fait, "les ectoplasmes, comme on nomme aujourd'hui les protoplasmes éthérés, ont une faible luminosité qui leur est propre et qui modifie considérablement les ombres".
Sa conclusion: "il me semble que si nous les étudions davantage et découvrons de nouveaux moyens de les voir, ce petit peuple nous paraîtra aussi vivant et réel que le peuple des Esquimaux"; il précise que les fées sont "un composé d'humain et de papillon tandis que le lutin tient plus du lépidoptère"... Et si les fées paraissent tellement "conventionnelles", "c'est sans doute parce que, de génération en génération, les hommes ont vraiment vu les fées et en ont transmis une description exacte".
Bref, aucun argument ne résiste au créateur du célèbre détective du 221B Baker Street. Une seule question le préoccupe : les silhouettes ne pourraient-elles pas être le produit de l'imagination médiumnique des fillettes -autrement dit des "ectoplasmes"? Ses doutes ne vont pas plus loin.
Suite à l'article du Strand, les réactions des journaux sont mitigées. L'Evening News, la Westminster Gazette abondent dans le sens de l'écrivain. Le Truth conclut à une supercherie et somme les fillettes de révéler le truc qu'elles ont utilisé. Le major Hall-Edwards, dans le Birmingham Weekly Post, pense avoir découvert le procédé :
"Quiconque a étudié les effets extraordinaires parfois obtenus par des techniques du cinéma sait qu'il est possible, avec du temps et une occasion propice, de reproduire n'importe quoi au moyen de photos truquées.
"Je dois préciser que l'aînée des deux jeunes filles a été décrite par sa mère comme un enfant à l'esprit imaginatif, qui a l'habitude de dessiner des fées depuis des années et qui pendant quelque temps a fait un stage chez un photographe. De plus, elle passe beaucoup de temps dans les vallées et vallons parmi les plus beaux, propices à enrichir l'imagination d'une jeune personne.
"L'une des photos représente la plus petite des deux jeunes filles, le coude appuyé sur un talus, avec un certain nombre de fées qui dansent autour d'elle. La jeune fille ne regarde pas les fées mais pose pour le photographe comme si elle ne les voyait pas. On nous dit que la raison de son manque apparent d'intérêt pour les fées en train de batifoler est dû à son habitude de les voir, et qu'elle ne s'intéressait qu'à l'appareil photo.
"Cette photo a pu être truquée de deux manières. Soit les petits personnages féeriques ont été collés sur du carton, découpés et disposés près de la jeune fille, de telle sorte qu'elle ne pouvait pas les voir, et l'ensemble de la photographie originale a été tirée sur une plaque, soit la photographie originale, sans fée, a pu être agrémentée de petits personnages découpés dans une quelconque revue. La photo aurait alors été rephotographiée et, avec une prise de vue bien réalisée, aucun photographe ne pourrait jurer que le deuxième négatif n'était pas l'original."
A sa suite, dans l'hebdomadaire John O'London, Maurice Hewlett se demande : " Qu'est-ce qui est le plus difficile à admettre : le trucage d'une photographie, ou l'existence objective de petits êtres ailés haut de quarante-cinq centimètres?" Il conclut : "Les photographies sont trop petites pour que je puisse me rendre compte si les fées sont peintes sur du carton ou découpées dans du bois; mais les silhouettes ne sont pas en mouvement (...) Je parie que les demoiselles Carpenter ont roulé Sir Arthur Conan Doyle dans la farine."
Ces arguments laissent sir Arthur et Mr. Gardner de marbre. Non, non, non et non, les jeunes filles n'ont pas les capacités de réaliser un tel faux! D'ailleurs, juste après le séjour de Gardner à Cottingley, trois nouvelles photos ont été prises par les fillettes sur l'appareil que leur avait envoyé ce dernier -et le photographe Snelling (toujours lui) les a authentifiées.
Au mois d'août 1921, Garnder et sir Arthur tentent de renouveler l'expérience avec du matériel de pointe. Cette fois-ci, ils mettent à la disposition d'Elsie et Frances des appareils de grande qualité, comprenant un appareil photo stéréoscopique et une caméra. L'utilisation d'une caméra pourrait prouver de manière définitive qu'il y a bien mouvement. Las! Il pleut presque tout l'été (le peuple des bois n'apparaît qu'en plein Soleil) et de plus (catastrophe) les jeunes filles se sont " transformées": l'une d'elles est devenue "nubile" et l'autre a subi "l'influence de son éducation au pensionnat" -en un mot, elles ont perdu leur innocence (qualité requise pour toute "visionnaire" digne de ce nom)...
Heureusement, un "clairvoyant" s'est déplacé pour l'occasion, "un homme incapable de jouer la comédie", selon sir Arthur. Ses visions sont sans ambiguïté : le vallon Cottingley est infesté d'elfes, de farfadets et d'ondines... Son témoignage ne représente-t-il pas la preuve ultime, se demande le romancier?
En 1922, Conan Doyle écrit un livre sur l'affaire de Cottingley (The Coming Of The Fairies), dans lequel, fort honnêtement, il fait part des critiques qui lui ont été adressées. Mais pour lui, la messe est dite : les fées existent et les photos sont authentiques. Il s'en tiendra à cette idée jusqu'à sa mort, qui surviendra huit années plus tard.
Les sceptiques et les supporters de l'oncle Arthur se sont battus pendant des décennies autour de cette histoire abracadabrante. Au début des années 80, un journaliste eut l'idée de demander à Kodak de se pencher à nouveau sur la question. Les techniques ayant évolué, il pensait qu'on était aujourd'hui capable de l'élucider de manière certaine. De 1982 à 1986 Geoffrey Crawley, du British Journal of Photography, mena l'enquête. Son premier article à peine paru, il reçut une lettre de neuf pages signée... d'Elsie. La petite fille aux fées vivait encore, elle avait à présent plus de 80 ans. Elle lui écrivait ceci :
"...(Vous avez) fait preuve d'une bien grande compréhension pour les beaux draps dans lesquels nous nous sommes mises, Frances et moi, ce jour bien lointain de 1916, lorsque notre petite plaisanterie est tombée à plat et que personne n'a voulu croire que nous avions pris des photos de vraies fées.
"Rendez-vous compte que si seulement on nous avait crues, notre farce aurait pris fin tout de suite et nous aurions tout raconté; j'avais quinze ans et Frances huit.
"Mais on s'est moqué de nous au contraire et tout le monde nous a demandé en riant comment nous nous y étions prises, et, toutes les deux, nous nous sentions très bêtes et nous avons laissé tomber, jusqu'au jour où, quelques années plus tard, Conan Doyle s'en est mêlé.
"Mon père m'a dit que je devais raconter immédiatement comment j'avais fait ces photos, alors, comme la plaisanterie était mon fait, j'ai pris Frances à part pour en discuter sérieusement. Mais elle m'a suppliée de ne rien raconter, parce que depuis l'article dans le Strand Magazine , on la taquinait à l'école (NDA : le nom des protagonistes s'était bien sûr éventé assez vite). J'avais aussi de la peine pour Conan Doyle. Nous avions lu dans les journaux qu'on lui adressait des commentaires désagréables à cause de l'intérêt qu'il portait au spiritisme, et maintenant on se moquait de lui parce qu'il croyait à nos fées.(...) Il venait de perdre son fils à la guerre (NDA : blessé gravement durant la bataille de la Somme, celui-ci était mort de la grippe espagnole, ainsi d'ailleurs que le frère cadet de Conan Doyle) et le pauvre homme essayait certainement de se consoler comme il le pouvait avec des choses qui ne sont pas de ce monde.
"Alors j'ai dit à Frances : "Bon, nous ne dirons rien puisque Conan Doyle et M. Gardner sont les deux seules personnes autour de nous qui ont cru à nos photos de fées et comme ils ont au moins trente-cinq ans de plus que nous, nous attendrons qu'ils meurent de vieillesse et, après, nous dirons tout (...)"."
Comment s'y étaient-elles prises, les deux petits garnements? Tout bêtement. Elle avait découpé des images dans les journaux, qu'elle avait collées sur des épingles à chapeau -le tout planté dans le sol de Cottingley. Pas de mouvement, rien. Découpage et collage enfantins. Un trucage qui n'avait requis aucune compétence particulière, seulement un peu d'imagination... et beaucoup de culot. Snelling, comme Gardner, comme Conan Doyle, avaient pris leurs désirs pour des réalités, refusant d'écouter les explications rationnelles qu'on leur avait adressées et les appels à la prudence des scientifiques indépendants. La solution avait été donnée dès 1920 par les sceptiques, major Hall-Edwards en tête.
L'aveu d'Elsie signe-t-il pour autant la fin des fées? Non, bien sûr. Car les fées ne s'agitent pas au bout d'un objectif. Il faut être spirite pour accréditer cette idée. Non, les fées surgissent au contraire du fond de notre âme d'enfant, toujours prête à s'enthousiasmer pour le merveilleux, à s'ouvrir à la poésie des bois. Éternelle jeunesse de l'humanité, elles vivent dans nos rêves, les fées, c'est la raison de leur immortalité.
Que les fées soient avec nous!
Paul-Éric Blanrue
Notes : Cet article est le compte rendu et commentaire du livre d'Arthur Conan Doyle (jusqu'à présent inédit en français) qui vient de sortir chez J-C Lattès, sous le titre Les fées sont parmi nous -une enquête inédite (1997). Attention : ce livre, qui contient d'abondants documents, ne présente pas une version "zététique" des événements.
Paul-Éric Blanrue
Les fées sont tétues
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Le 29 novembre 1998, M. Lignon a écrit sur son site un article intitulé : NOTE SUR LES FÉES DE COTTINGLEY" dans lequel il se livre à une critique de la position sceptique relative à cette affaire. Selon lui,
"Il est facile de l'accuser (Conan Doyle) de s'être laissé emporter par sa croyance vers l'hypothèse paranormale. (...)" ; plus encore, " prétendre que Conan Doyle a persisté envers et contre tous négligeant les arguments qui lui étaient opposés" relèverait "carrément de la malveillance ou de l'ignorance de ce qu'il a écrit".
Bref, les méchants sceptiques, toujours prompts à dévaloriser leurs adversaires en utilisant des arguments biaisés, feraient à sir Arthur un "procès d'intention" qui n'aurait rien de scientifique.
Pour toute démonstration, M. Lignon verse au dossier quelques citations, qui semblent indiquer que Conan Doyle ne croyait pas béatement aux histoires racontées par les deux fillettes, comme les sceptiques le prétendent. Malheureusement, ces citations sont très incomplètes, parfois tronquées, et ont pour conséquence d'induire le lecteur en erreur. De la rhétorique du créateur de Sherlock Holmes, l'assistant toulousain ne retient en effet que les quelques éléments qui paraissent conforter sa thèse et il caviarde dans le même temps les éléments qui la contredisent. Procédé facile, qui peut convaincre ceux qui n'ont pas lu le livre, mais procédé peu glorieux, car il ne vise ni plus ni moins qu'à tromper le lecteur.
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Jugeons sur pièces
La première citation provient de la page 17 de l'édition française du livre de Conan Doyle :
"Ce récit n'est pas un plaidoyer de spécialiste persuadé de l'(sic : lire "de leur") authenticité mais un simple assemblage de faits dont l'interprétation pourra être acceptée ou rejetée par le lecteur".
Sur la foi de cette citation, nous serions donc tentés de croire que sir Arthur s'est contenté de brosser une histoire "de l'extérieur" en ne prenant pas partie dans la polémique. Il n'aurait été qu'un observateur non militant, une sorte de "spectateur dégagé". C'est en réalité un trompe-l'oeil dû à la sélection opérée par M. Lignon, comme le prouvent à la fois la suite du texte ("Je demande cependant aux personnes sceptiques de ne pas se laisser égarer par le sophisme qui consiste à dire que puisqu'un fraudeur professionnel, habile dans l'art de la contrefaçon, peut reproduire un objet semblable à l'original, celui-ci a donc été obtenu, lui aussi, de manière frauduleuse.") ainsi que de nombreuses autres phrases du livre ("je considère, après avoir examiné toutes les causes d'erreur possibles, que le dossier est recevable" (p. 48) ; "toutes les objections possibles et imaginables ont été formulées et réfutées" (p. 49) etc.), qui démontrent sans l'ombre d'un doute que l'auteur était un chaud partisan de l'authenticité des photographies.
Deuxième citation :
"Cette étrange histoire n'a vraiment rien à voir avec le prolongement de la vie dans l'Au-Delà" (sic : lire "au-delà").
On se demande bien en quoi cette citation peut démontrer que Conan Doyle n'était pas partie prenante dans l'affaire. Présentée ainsi, elle semble cependant établir qu'existait, dans son esprit, une séparation très nette entre ses croyances spirites et son intérêt pour l'affaire ; c'est d'ailleurs pourquoi, je pense, M. Lignon nous en gratifie. Or la phrase entière (p. 18) est la suivante :
"Je serais désolé si mes arguments en faveur du spiritisme étaient d'une quelconque manière entachés par l'exposé de cette très étrange histoire qui n'a vraiment rien à voir avec le prolongement de la vie dans l'au-delà."
La nature de la phrase change donc du tout au tout, lorsqu'on la lit intégralement. Conan Doyle ne s'empresse pas d'informer ses lecteurs qu'il met entre parenthèses ses croyances, pour enquêter sur une nouvelle affaire en toute objectivité : il les avertit tout simplement que si, un jour, on découvre que Cottingley était une supercherie, il ne faudra pour autant rejeter la doctrine spirite, qui ne lui est en rien liée. Ce n'est pas du tout la même perspective. Le sens est absolument transformé par le contexte dans lequel la phrase s'insère. Encore faut-il le connaître, ce contexte, et pour cela, disposer de l'intégralité de la citation.
D'autres citations permettent d'ailleurs plus loin de nuancer fortement ce qu'avance Conan Doyle relativement à cette prétendue absence de lien entre Cottingley et le spiritisme. Celle-ci, par exemple ( voir p. 106) :
"une fois que les fées seront légitimées, d'autres phénomènes parapsychiques seront plus facilement acceptés"
qui prouve que son intérêt pour les fées n'était pas ce qu'il y avait de plus "gratuit".
L'adhésion aux fées de Cottingley pouvait, de son propre aveu, entraîner un regain d'intérêt pour le monde de l'occulte et contribuer à la formation d'un terrain d'accueil pour la doctrine de Kardec. D'où l'intérêt qu'il y avait, pour les spirites et lui-même, à rendre Cottingley populaire.
"Il se peut que les événements racontés dans ce livre dévoilent une escroquerie fabuleuse". M. Lignon s'offre ici le luxe de produire une citation à la fois fausse et tronquée.
Sortie de son contexte, sans points de suspension indiquant la coupure, cette phrase tend à indiquer que Conan Doyle a considéré très sérieusement la possibilité que l'affaire ait été une entière supercherie.
Mais, primo, cette éventualité n'a jamais vraiment été prise en compte par Conan Doyle, c'est-à-dire que jamais il n'a cherché à balayer les objections des sceptiques en utilisant des arguments rationnels (car il ne suffit pas de dire : "j'utilise des arguments rationnels" pour que ceux-ci le soient réellement.)
Et secundo, la véritable phrase est la suivante (p. 21) :
"Il se peut que les événements que nous allons raconter dans ce petit livre dévoilent l'escroquerie la plus fabuleuse jamais livrée au public, mais l'avenir démontrera peut-être, tout au contraire, que ces faits constituent un tournant dans l'histoire de l'humanité"
Nuance !
En ne citant qu'un membre de la phrase, M. Lignon laisse donc croire que le créateur de Sherlock Holmes prenait en grande considération la thèse de la charlatanerie ou du canular. Omettant de reproduire la conjonction "mais" qui relativise énormément le propos de Conan Doyle, ainsi que le membre de phrase suivant, il a donc orienté le texte en fonction de la thèse qu'il entend démontrer, à savoir que Conan Doyle était un enquêteur objectif et méthodique, ce qui est tout le contraire de la réalité.
Il est d'ailleurs assez amusant que M. Lignon produise cette phrase, pour critiquer les critiques (sous-entendu : "les zététiciens ne vous disent pas tout, mais moi, Lignon, je vous donne la version non censurée"), alors que j'ai justement placé une partie de cette citation en exergue de l'article que j'ai consacré à cette affaire.
"Je ne prétends pas que les preuves soient aussi parfaites que dans le cas des phénomènes spirites". La perfection n'est pas de ce monde ! Mais pour comprendre ce que pensait profondément Conan Doyle de l'affaire, il convient de ne pas se contenter de relever quelques-unes des rares phrases qui semblent accréditer son soi-disant scepticisme (il se déclarait d'ailleurs lui-même plutôt "sceptique", comme c'est de tradition chez les croyants), mais il faut tout rapporter, comme cette phrase de la p. 102, par exemple, qui nous apprend le fond de sa pensée :
"tous mes doutes quant à l'honnêteté de l'entreprise furent balayés ; il était clair que ces photos, et surtout celles des fées dans le buisson, étaient impossibles à truquer"
Vous avez bien lu : im-po-ssi-ble à truquer. Il est clair, il est évident, il est certain que Conan Doyle croyait dur comme fer à cette histoire. Il faut avoir la mauvaise foi chevillée au corps pour oser prétendre le contraire.
"Les critiques sincères et honnêtes seront accueillies bien volontiers". C'est un fait que Conan Doyle, contrairement à un certain Yves Lignon dans une affaire récente (ayant trait à un drap de lin conservé à Turin), a rapporté fort honnêtement les critiques qui lui ont été adressées. Le seul ennui, c'est qu'il n'en a aucunement tenu compte dans sa démonstration. Et c'est précisément ce en quoi il est critiquable. Pour tout lecteur rompu à la critique de textes, cette carence argumentaire est d'ailleurs stupéfiante. Tout au long de son récit, Conan Doyle apparaît comme "hypnotisé" par les photographies des fées, à tel point qu'il se rend imperméable aux plus sérieuses critiques qu'il prend soin, dans le même temps, de porter à la connaissance de ses lecteurs... Le seul et vrai reproche qu'on est en droit de lui adresser n'est donc pas de s'être intéressé aux fées : il est de n'avoir pas su mener une enquête avec la méthode que celle-ci requérait... tout en ayant fait croire l'inverse à ses lecteurs ! (et permis à tous les Lignon du futur d'en répandre l'idée). Car le romancier britannique avait la réponse sous les yeux (cf. les réactions sceptiques de l'époque rapportées dans mon article). Et c'est bien sa cécité de croyant "à tout prix" qui la lui rendait invisible.
M. Lignon poursuit :
"A condition de le lire en entier et sans parti-pris ce texte permet déjà de constater qu'il n'est pas possible de ramener tout cela à "En fervent spirite Conan Doyle a pris ses désirs pour des réalités"
Lire "en entier et sans parti pris", c'est justement ce que M. Lignon n'a pas fait, comme je viens d'en administrer la preuve. Sur ce point, il ferait donc mieux de s'abstenir.
Quant aux "désirs" secrets de Conan Doyle, il semble que ce soit bien eux qui l'aient fait passer à côté des arguments développés par les sceptiques (qu'il connaissait parfaitement, mais qu'il n'avait malheureusement pas intégrés dans le fil de sa réflexion).
M. Lignon encore :
"De nouvelles expertises d'un célèbre photographe, Geoffrey Crawley publiées de 1982 en 1986 devaient contribuer à lever en partie le voile d'autant qu'Elsie, alors octogénaire, lui avait adressé une lettre d'aveux. "
Donc Conan Doyle s'était bien trompé sur tout la ligne, comme je l'ai écrit ?
Non pas, répond M. Lignon. Car
"l'une des cinq photos, celle dite " Bain de soleil dans le nid aux fées", n'a toujours pas reçu d'explications et certains spécialistes continuent de juger à son propos le trucage impossible."
Avons-nous bien lu ? M. Lignon est-il en train de nous dire qu'il croit en l'authenticité de l'une des photographies de Cottingley ?
Si oui, il serait intéressant que l'on connaisse ses sources au plus vite. Le Défi Zététique du Million de Francs lui est ouvert. Et personnellement, rien ne me ferait plus plaisir que de remettre ce Prix à celui qui aurait prouvé que les fées dansent dans les herbes folles. Si la réponse est non, c'est encore un coup d'esbroufe de notre laborieux laborantin, qui espère s'en tirer par une pirouette-cacachuète en queue d'article.
J'ai bien sûr, sur la bonne réponse à apporter à cette interrogation, ma petite idée zététique...
Paul-Éric Blanrue