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  Chasseur de fantômes

Le fantôme de Germignac

Acte 1 : hantise en Charente-Maritime


Mlle Rappuch, pour l’émission « D’un monde à l’autre » de Paul Amar, me téléphone:
- Vous seriez pas sur un coup de maison hantée en ce moment?
- On peut pas dire.
- Vous connaissez des gens qui en ont vus, des vrais fantômes?
- Des « vrais fantômes »? Pas vraiment.
- Vous-même ?
- De moins en moins!
Trois jours plus tard, nouveau coup de fil.
- Nous en avons trouvé une!
- Une... ?
- Maison hantée! En Charente-Maritime ! Les propriétaires appellent à l'aide!
- Diable.
- Ca vous dirait de nous accompagner?
- Mettons que oui.
- Vous partez après-demain. Tournage de vingt-quatre heures.
Non sans mal je réussis à obtenir quelques renseignements sur le mystère que France 2 agite sous mon nez. Les journalistes veulent-ils m'en dire le moins possible, pour que je débarque là-bas avec la fraîcheur d'un nourrisson tétant son premier biberon ? On m'explique à demi-mot que devant la caméra il faut que j'aie l'air de tomber de la Lune, l'effet est meilleur. L'effet !
A force de parlementer, je parviens à localiser le lieu des manifestations ainsi que leurs caractéristiques. La maison est sise dans un petit village perdu dans les vignes charentaises, entre Angoulême et Bordeaux. Je dois encore attendre vingt-quatre heures pour qu'on me précise que le village se nomme Germignac et qu'on me fournisse le nom des propriétaires, M. et Mme P., un couple de viticulteurs.
Depuis quinze ans, ils perçoivent des coups « brutaux » portés contre les murs de son pavillon. Il paraît que « ça bouge » comme sur un champ de bataille, sans discontinuer. Les malheureux n'en dorment plus. Les bruits ressemblent à des « coups de fusil » tirés de l'extérieur qui s'écraseraient contre les murs de la maison. Mais les murs ne comportent ni impact de balles, ni fissure particulière, ce qui corse le problème. Mlle Rappuch m'apprend qu'un huissier et que plusieurs « témoins dignes de foi » ont entendu ce vacarme et qu'ils viendront témoigner.
Par précaution, je consulte en premier la cartographie du sous-sol de la région, de manière à circonscrire le phénomène. Tous les « chasseurs de fantômes » (les sceptiques, au moins) savent que les écoulements d'eau, les effondrements, les glissements ou les tassements de terrain sont des hypothèses à prendre en considération si l'on veut se réserver une chance d'aboutir. Hasard ? Je trouve justement dans mes archives que le village est situé dans une zone de fortes turbulences géotechniques. La région est constituée de plaines et de collines crayeuses. La craie est une roche calcaire friable, à grains fins : c'est dans les sols calcaires qu'on trouve ces cavités responsables de brondissements, de clappements, de grincements et autres chahuts d'un abord mystérieux. Résultat d'une érosion chimique (l'une des propriétés du calcaire est d'être dissous par l'eau riche en gaz carbonique), ces cavités, de toutes dimensions, enfouissent des eaux qui ont la manie de s'écouler en produisant à la surface des effets sonores indésirables. Je découvre également qu'à une cinquantaine de kilomètres du village, dans le Pays Bas, se trouve un grand accident tectonique ou structural, synonyme de risque sismique. Le coin est manifestement propice aux agitations souterraines.
Une piste à explorer ? Sans doute. J’alerte in extremis la rédaction de France 2 pour qu'elle prenne contact avec une équipe de spéléologues habitués aux grottes de Charente. L'Angoumois est réputé pour les conduits karstiques qui s'étendent sous la Touvre. Le département de la Charente, à la lisière de laquelle se trouve Germignac, couvre un réseau hydrographique synclinal qui dispose de dizaines de milliers d’hectares de nappes phréatiques, fourmillant de cavernes souterraines propices à l'exploration. Grâce au zététicien Philippe Renault, qui sait à quelles portes il faut sonner, les spéléos sont joints à temps. Je recommande aux journalistes de recourir aux services d'un géologue local, qui puisse évaluer mon hypothèse. L'idéal serait de réunir sur place un cortège de spécialistes toutes disciplines confondues (ingénieur EDF, psychologue, chauffagiste, plombier, etc.) mais on me dit qu'on n'a plus le temps. C'est regrettable !


Acte 2 : après-midi à Germignac


Thierry Hay, rédacteur en chef adjoint de l'émission, Éric Delagneau, cameraman et Sarah Melaye, preneuse de son, m'attendent à la gare Montparnasse, devant un petit déjeuner fumant. L'équipe. La conversation démarre sur les chapeaux de roues. Dans sa tête, Thierry Hay en est au découpage des plans et au montage. Il aimerait que je ne me rende à Germignac qu'après son passage. Il interrogerait le couple de viticulteurs et les témoins : c'est alors seulement que je ferais mon apparition, tel un deus ex machina... Encore pour « l'effet »! Misère ! Serait-on au cinéma? Je tente de modérer son ardeur. Comment veut-il que je donne le moindre avis sur une question que j'ignore? Sans indice matériel ni sonore, impossible de me prononcer. Si je débarque les mains dans les poches à vingt-trois heures, sans rien connaître de la psychologie de ces gens, de la constitution du terrain sur lequel repose leur maison, de la topographie intérieure de celle-ci et de son mode de construction, nous allons faire chou blanc, c'est couru ! D'autant plus qu'il est prévu que nous repartions dès le lendemain, au petit matin, pour aller interroger un exorciste, un huissier et une sorcière : trop court, tout ça... Finalement, j’obteniens gain de cause. J'ai la permission de mener mes investigations en même temps que l'équipe.
En arrivant sur les lieux, sur le coup de quinze heures, première surprise : M. P. refuse de nous adresser la parole! Il nous fuit, comme un vieil ours blessé, se gratte la moustache d'un air consterné, nous regarde par en bas comme si nous étions un régiment de termites... Rude campagnard, M. P., qui n'aime guère qu'on vienne piétiner ses plates-bandes! Il ne trouve plus les clés, il répond évasivement, en maugréant... Quand, au bout du compte, il prononce un mot à peu près clair, puis un bout de phrase, c'est pour nous avertir que nous n'entendrons rien! La raison ? C'est « toujours comme ça avec les étrangers »! Bigre de bigre : et les fameux témoins alors ?
L'attitude de Mme P. tranche avec celle de son mari. Cordiale, souriante, aimable, elle se perd en remerciements, nous ouvre grand ses portes et sans attendre les questions que j'ai à lui poser, entame dans la cuisine le récit de ses malheurs. Elle est volubile. Je note tout frénétiquement. En m'offrant une gigantesque part de tarte aux pommes, elle me raconte qu'elle est la première à avoir remarqué l'existence de ces bruits.
Tout a commencé en juillet 1975 : la maison venait d'être construite sur un terrain appartenant à son mari, les pieds dans les vignes familiales. Avec le temps, ces bruits se sont amplifiés jusqu'à devenir insupportables et miner la vie de ceux qui y vivent. Son époux et elle souffrent de tachycardie : la faute au bruit. Elle ne dort plus la nuit depuis huit ans : le bruit toujours. Elle se repose durant la journée, sur un fauteuil, comme elle peut, comme ça vient. Le bruit, le bruit, le bruit ! L'été 84, elle l'a passé sur le balcon assise sur un tabouret, à veiller. Toutes les nuits, d'ailleurs, elle se lève et attend que ça se passe. Elle m'explique que ses conditions de vie abominables l'ont conduite en maison de repos pendant deux mois ainsi qu'en hôpital psychiatrique (sept semaines), à la demande de sa famille et de son propre mari.
Comme la mère de son époux naguère, comme sa soeur aujourd'hui, cette dame est en effet suivie par un psychiatre...
Je continue de la questionner. Ces bruits reviennent-ils avec une fréquence particulière? Non, ils arrivent « n'importe quand », y compris l'après-midi. J'insiste un peu. Elle concède que ça se passe « surtout la nuit ». Les caractéristiques? « Comme des coups de feu », le long des murs. Il y en a d'autres, aussi, plus sourds, secs, rapides et réguliers, comme un « interrupteur qu'on allume et qu'on éteint ». Dans une même journée, il y a alternance des deux types de bruits. Hier soir encore c'est arrivé : ça arrive tous les jours, de toutes façons.
Ces bruits apparaissent-ils dans un endroit spécial ou dans toute la maison, uniformément? « Un peu partout », mais davantage contre les murs de la « face nord ». Notamment dans la chambre qu'habitait la mère du mari. Là, « ça dépote » sacrément certaines nuits.
Y a-t-il eu des déplacements d'objets? - “Une fois ou l'autre”, elle n'est pas sûre... Un jour, le couple s'étant absenté, la cuisinière avait été déplacée. Madame P. estime qu'il peut y avoir un rapport. Mais rien de systématique.
Quelle en est l’origine, à son avis? Elle ne croit pas qu’il s’agisse réellement de fantômes. France 2 a-t-elle été mal renseignée? Pas tout à fait. La hantise, c'est Monsieur qui y croit. Il pense que c'est l'âme de sa mère, morte en 1984, qui revient se promener dans les lieux - cette promenade correspondrait d'ailleurs avec l'emplacement particulier des bruits, sur la « face nord ». C'est lui qui a tenu à faire venir l'exorciste, le Père Jean-Luc Larçoneur, quand sa femme était à l'hôpital psy. Mme P., elle, croit que tous les désagréments viennent de ses voisins. Ils n'auraient jamais accepté, qu’une Angoumoise épouse lors d'un deuxième mariage (elle avait trente-quatre ans et une fille de dix-sept ans) un fils du village et recueille les huit hectares de son exploitation. Ce serait donc eux les coupables, eux qui la traitent de « sorcière », eux qui depuis vingt-deux ans lui enverraient des... « rayons », qui, mystérieusement, feraient craquer les murs. Pour qu'elle quitte la maison et la terre, terrorisée !
Il y a donc deux nouveaux éléments à prendre en compte, en sus des fantômes : la jalousie supposée des voisins... et les « rayons ».
Déjà une heure de présence et aucun bruit. Alors que je m'apprête à visiter la maison, Mme P. me fait remarquer qu'il existe une seconde « maison hantée » à vingt mètres de la première. L'ancienne demeure de famille, inhabitée depuis 1991, époque à laquelle des amis y ont entendu un déferlement d'explosions et d'éclats divers, qui les a conduit, après six mois de ce régime, à déserter les lieux pour n'y plus jamais revenir. Plus personne n'y met les pieds.
Ni une ni deux, nous nous y rendons. Le propriétaire, revenu à de meilleurs sentiments à notre égard, a les clés, cette fois. Sa méfiance s'éteint. En chemin, il me livre ses impressions. Il confirme en gros les détails livrés par sa femme. Sauf un et pas le moindre : selon lui, les bruits n'ont pas commencé en 1975, mais neuf ans plus tard, à la mort de sa mère! N’est-il pas étonné de ne pas avoir entendu de détonations pendant les neufs premières années qui ont suivi la construction de sa maison? Impossible d'obtenir une réponse définitive. Ses yeux brillent, il sourit, et il faut que je me satisfasse de ses haussements d'épaules. Son épouse, dans mon dos, m'assure que c'est bien en 1975 que les bruits ont commencé à la persécuter. Qui croire ?
Le bâtiment dans le jardin comprend un rez-de-chaussée et un étage. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un espace de rangement, où s'entasse un impressionnant bric-à-brac. A l'étage, la plupart des murs sont en contre-plaqué. La vieille maison a été réaménagée. Pour bouger, ça bouge, il suffit d'ouvrir une fenêtre, le vent s'engouffre et tout se met à vibrer comme les ailes d'un papillon! Rien qu'en montant les marches de l'escalier intérieur, tout tremble. C'est la maison des trois petits cochons! Je fais remarquer aux P. que ce qui serait étonnant, dans ces conditions, c'est qu'on n'entende rien, surtout par jours de gros temps. Ils sont de mon avis, mais selon eux les bruits qui ont fait fuir les locataires n'avaient rien à voir avec des branlements de cloison, c'était autrement plus sérieux. Nous faisons le tour du propriétaire, arpentons les pièces de long en large, surpris par l'amateurisme de la construction. Du côté des visiteurs, personne ne semble convaincu de la réalité des bruits extraordinaires, pas plus les deux spéléos, qui viennent de nous rejoindre, que Thierry Hay, dont la mine s'allonge au fil des minutes.
Nous sortons. Je décide, pendant qu'il fait encore jour, d'inspecter le terrain. Je découvre deux puits à côté des maisons : l'un d'eux se trouvant dans la bâtisse que nous venons d'examiner, l'autre est mitoyen avec la maison qui jouxte le jardin. Instructif.
Aux spéléologues de jouer. Ils descendent gaillardement dans les trous. Les deux puits s'enfoncent à six-sept mètres dans le sol. La présence de calcaire se vérifie. L'eau est stagnante, sur environ deux mètres cinquante et repose sur une couche argileuse. La famille en tire environ un mètre cube par jour : pas énorme. Confimation, en revanche, que l'eau est omniprésente dans le sous-sol. Quand l’un des voisins de M. P., à cinq cents mètres de là, tire de l'eau avec sa pompe, le niveau de ses puits diminue considérablement : phénomène des vases communicants. Quand les puits se vident ou se remplissent, il n’est donc pas exclu que le mouvement des eaux fassent trembler certains murs fragiles. Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte de l'omniprésence des bruits (que nous n'avons toujours pas entendus) et de plus, aucun des puits n'est raccordé à la maison, ce qui limite leur influence directe sur les événements censés s'y dérouler.
Nous sommes environnés d'eau, voilà une chose certaine, voilà l'élément dominant du lieu. En arpentant le jardin et les vignes de la famille, nous nous enfonçons dans une terre meuble et humide, qui colle aux chaussures comme du chewing-gum. Une « terre d'amitié » comme on dit ici. La maison principale est plantée dans ce terrain. Plantée n'est pas un mot trop fort, puisque son sous-sol s'y enfonce sur environ un mètre vingt. Le propriétaire, à présent complètement décontracté, me dit que les fondations de la maison sont retenues par des roches solides de deux mètres cinquante d'épaisseur. Au-dessous, ce serait du « blanc » (calcaire), puis des « roches bleues » (métaux, argile, marne?). Si on les perce trouverait-on de l'eau? Des cavités? Il l'ignore. Les spéléos, qui m’assurent qu’il y a pas de modelé karstique répertorié dans le sous-sol du village, n'écartent pas l'hypothèse de « petites cavités ». Je les écoute attentivement.
Je contourne plusieurs fois la maison et m'arrête derrière la face nord, stupéfait. A quinze mètres du mur de la chambre « hantée »... encore un puits! Et de trois! Cette fois, c'est un puits perdu, qui draine les eaux usagées de la maison. Contre le mur nord, celui de la fameuse face hantée, où je ne remarque aucune fissure, nous découvrons aussi un bac de dégraissage et une fosse septique. La chambre maudite ne serait-elle pas coincée entre des salles d'eau ? Je fonce dans la maison pour vérifier. C'est le cas ! Elle est prise, à l'est, par les toilettes, à l'ouest par une salle de bains, lesquelles pièces disposent par surcroît d'un système de ventilation à air pulsé... Les canalisations sont-elles normales? Réponse nuancée : aujourd'hui il semble que oui, mais il y a quelques années, le couple a dû se résoudre à les remplacer. Tout comme l'électricité... L’une des pièces « hantées » est plongée dans un environnement bien porteur!
J'apprends enfin qu'un drain de cent contourne la maison par l'arrière, entre deux couches de pierre de quinze centimètres et une couche de feutre.

Acte 3 : des lumières dans la nuit


La nuit descend tranquillement sur la campagne charentaise. J'en profite pour entreprendre la visite de la « maison du cauchemar ». Et note en passant qu’elle a été construite par des artisans du cru, amis des la famille...
La maison comporte deux niveaux. D'abord un sous-sol composé d'une chambre à coucher, de toilettes, d'une pièce réservée aux congélateurs, d'une cave à vin, d'un immense garage et du « réfectoire des vendangeurs », où nous prendrons le repas au doux son du crépitement des flammes de la splendide cheminée en briques, une cheminée centrale directement reliée au toit par un conduit intérieur.
On pénètre au sous-sol par le garage. Dans celui-ci, un réducteur d'eau (la pression dans le chai au-dehors est impressionnante) et un cumulus. Mme P. précise que le cumulus est trop récent pour expliquer les bruits anciens : sans doute. J'évalue quand même l'endroit. Se pourrait-il qu'un morceau de grotte, un puits naturel, démarre d'ici, ou de la cave à vin, et ouvre un passage sur des cavernes souterraines? C'est possible, même s’il ne le semble pas. Dommage que l'aménagement nous interdise de tout ratisser! Les murs extérieurs sont en aggloméré de vingt-cinq doublé avec de la brique, sauf le garage. A l'intérieur, les cloisons sont soit en agglo, soit en brique de cinq.
On monte au rez-de-chaussée par un escalier intérieur qui part du garage et qui s'ouvre sur un couloir donnant sur toutes les pièces. On peut aussi y pénétrer en passant par l'escalier extérieur de la loggia. Ce niveau comprend trois chambres à coucher, des toilettes, une salle de bain, la cuisine et le salon-séjour. Cinq portes-fenêtres s'ouvrent sur un balcon d'un mètre dix de large, qui encercle la moitié de la maison. Les murs extérieurs sont en agglo de vingt. Entre la cloison et l'agglo, de la laine de verre. A l'intérieur, tout est en brique de cinq, y compris le plafond, soutenu par des hourdis dont les poutrelles sont en bois.
Au-dessus, on débouche sur les combles, sans cloison, dans lesquels se trouve le système de VMC. Toiture traditionnelle, en sapin rouge du Canada.
D'après les matériaux de construction, c'est le type même de maison à effet « caisse de résonance » qu'une onde de choc provenant de la cave ou des fondations fait aisément trembler. Quand je cogne du poing sur la cloison de la chambre au sous-sol, on entend bourdonner au premier. La même chose pratiquée au rez-de-chaussée et c'est le miroir de la salle de bains qui s'agite! Le moindre bruit est tout de suite amplifié.
Pendant la visite, Mme P. nous raconte comment, allongée sur le lit, elle reçoit par moment des sortes de « flashes » qui la brûlent au point de l'empêcher de s'endormir.
Les témoins attendus, Mme Claude R., la soeur de Madame et M. Jean-Luc Y., le comptable de la famille, viennent nous rapporter ce qu'ils ont entendu. Ils attestent de la réalité de bruits intenses, « comme des coups de fusil ». Mme R. en a fait l'expérience l’été précédent, dans une des chambres d'amis, durant deux des trois nuits qu'elle a passées à Germignac. M. Y., pour sa part, a entendu certains après-midi, à plusieurs reprises, des « pets secs le longs du mur du salon ».
Le repas (pantagruélique) se passe sans qu'aucun bruit ne vienne nous distraire. 23h et toujours rien.... 23h 30... 23h 45... Rien, rien, rien... « Ca va venir », promet Mme P., le sourire en coin.
Minuit. Nous montons dans le séjour. J'ai en poche mon dictaphone, au cas où. La preneuse de son déballe son impressionnant matériel. Nous sommes aux aguets. Nous essayons de ne pas parler trop fort, pour éviter de couvrir les possibles grincements.
Tic tac, tic tac... Nous nous occupons comme nous pouvons, un familier fait une expérience de radiesthésie sur la charmante Sarah Melaye. Toujours pas de « fantôme » ni de « rayon ».
1h 30. Je travaille dans la cuisine avec M. P., qui me renseigne sur des détails techniques relatifs aux canalisations. Nous dressons un plan du pavillon. 1h 45. Tic tac, tic tac... Dans le salon, son épouse a ouvert le dossier de l'affaire, avec les lettres qu'elle envoie à la police depuis des années (une enquête a été ouverte : sans résultat), les certificats de son psychiatre, qui-prouvent-qu'elle-n'est-pas-folle, et tous les papiers qu'elle entasse depuis une décennie sur son cas. Je vais le parcourir attentivement, dans un fauteuil, un peu à l'écart.
Nous avons décidé d'un commun accord de passer la nuit dans la maison. Pour ma part, je la passerai dans le séjour, sur un lit improvisé, là où le comptable affirme avoir entendu son « pet sec ». Thierry Hay ira dormir dans une des chambres « hantées » de la face nord, au sous-sol. L'autre, au rez-de-chaussée est occupée par Éric Delagneau.
2 h 30 : silence implacable. Fourbus, les journalistes vont se coucher. Je m'allonge dans le noir, sur le matelas étendu, mon enregistreur à la main, le pouce sur les touches Rec et Play.
Après un quart d'heure de silence à peu près total, j'entends du bruit en provenance de la salle de bains. Le fantôme? Non, c'est Mme P. qui fait sa toilette! A grands fracas. Une demi-heure de ce tintamarre. Tout à coup un hurlement!
- Vous avez entendu? Le bruit, ça y est ! Le bruit !
Mme. P s'agite. A part le bruit des canalisations, je n’ai rien entendu de spécial. Je me lève d'un bond, me dirige vers la salle de bains du rez-de-chaussée, où, en robe de chambre, Mme P., très nerveuse, rameute les dormeurs.
- Le coup dans la salle de bains, vous l'avez entendu ?
J'entre dans la chambre où est censé dormir Éric Delagneau. Sa chambre est collée à la salle de bains. Lui non plus n'a rien entendu, à part le bruit assourdissant que fait Mme P. depuis plus d'une demi-heure. Mlle Melaye sort de sa chambre, les yeux pas tout à fait en face des trous. Rien entendu. Trois contre un. Au sous-sol Thierry Hay dort à poings fermés, probable qu'il n'ait rien entendu lui non plus. Un de plus. Mme P. essaye de nous persuader qu'il s'est produit quelque chose d'étrange. Nous tentons de la calmer, restons sur nos positions et repartons nous coucher.
Et M. P., où est-il au fait? Il dort!
- Maintenant ça va continuer jusqu'au matin!, nous lance Mme P., les yeux ronds comme des billes.
Devant un tel avertissement, je décide de rester éveillé à tout prix.
Le calme est revenu. Je ferme les yeux, en essayant de ne pas m’assoupir, à l'affût d'un craquement qui sortirait de l'ordinaire. Je me concentre comme un médium. J’entends parfois deux trois cliquetis sourds, comme un briquet qu'on allume, quelque chose qui ressemble à la rétractation d'un chauffage en fonte qui s'éteint. Habitant un appartement chauffé au gaz, je vis constamment entouré de ce genre de petits bruits, normaux, sans aucune implication surnaturelle. Je perçois donc à peine ce bruit léger, le mettant au compte des contractions du conduit de cheminée qui se refroidit, lequel conduit passe précisément par ma chambre. Je le note quand même. Sinon, calme plat.
Trois heures et demies, quatre heures moins le quart, quatre heures... Mes paupières s’affaissent peu à peu. A un moment, j'entends la porte de la chambre de Mme P. qui s'ouvre. En voilà un, de craquement, mais il ne doit rien au paranormal. Je me dresse. A travers la porte vitrée du salon, je distingue la silhouette de notre hôtesse, toujours en robe de chambre, qui se déplace dans la pénombre du couloir en direction la porte d'entrée. Elle sort, referme discrètement derrière elle. Elle est maintenant sur le balcon. Quatre, cinq minutes se passent. Tout à coup :
- Vite! Vite! Les lumières! Les lumières! Monsieur Blanrue!
La voix de Mme P..
En petite tenue, pieds nus, je saute sur le balcon. C'est une nuit sans Lune. Un glacial crachin (nous sommes à quarante kilomètres de la mer) me rappelle aux réalités. Je demande ce qui se passe. Mme P., en grand état d’excitation, m'invite à observer les lumières qui se profilent au loin, dans la campagne, du côté sud, sud-est. J'ai pensé à chausser mes lunettes. J'aperçois effectivement deux points lumineux, fixes, au loin, peut-être à cinq cents mètres. Le point de gauche est rouge, on dirait un signal d'aviation sur un silo à grains. Germignac est à une dizaine de kilomètres de la basse aérienne 709 de Cognac... L'autre, à trois quatre cents mètres de là, à vue de nez, ressemble à une veilleuse allumée. Comme il y a des habitations dans les parages, pas de quoi s’effrayer.
- Vous les voyez, les lumières qui bougent?, me lance Mme P., en agitant les bras.
Les lumières, je les vois. Ce sont les « lumières qui bougent » que je ne vois pas! Elle insiste : si, elles se déplacent! Lentement, mais elles se déplacent! Comme des « caméras » qui la filmeraient ou qui lui enverraient des rayons!
Ayant un cameraman sous la main, j'en profite. Le réveille en sursaut. Il se munit de son engin, accourt dans le salon où je viens d'ouvrir les volets d'une porte-fenêtre et braque l'objectif droit sur les scintillements. Nous sommes rejoints par la preneuse de son, réveillée par le tumulte.
A partir de ce moment j'ai appuyé sur les touches de mon dictaphone. Pendant la demi-heure que durèrent les « visions ». Court extrait, retranscrit dans les termes exacts :
Paul-Éric Blanrue : - Dites-moi ce que vous voyez exactement là-bas? (nous fixons la lumière de droite, apparemment immobile, sauf pour Mme Truc)
Mme P. : Ben, ce que je vois c'est l'écran qui arrivait dessus, qui est posé où y fallait, ou y faut, et ça fait un tout petit rond comme ça qui bouge en bas. Ah! pis ça regardait quand même!
P.E.B : Comment vous pouvez voir dans ces... c'est vraiment une tête d'épingle, on est bien d'accord?
Mme P. : Oui c'est pas grand. Ben regardez bien. Voilà! Vous le voyez ou pas? (personne ne voit rien) Madame? (cafouillis)
P.E.B : Comment on peut distinguer quelque chose là-dedans, c'est ça que j'arrive pas à comprendre...
Mme P. : Mais ça bouge en bas de la lumière, comme si on enregistrait quelque chose....
Éric Delagneau : (malgré le zoom de sa caméra, il ne voit rien bouger) Mais en bas... c'est-à-dire? Autour de la lumière, vraiment autour?
Mme P. : Non à gauche, là comme ça, à gauche de la lumière.
E.D : A gauche de la lumière...
Mme P. : Ah ben si, à gauche de la lumière! Madame regardez bien! (Mlle Melaye ne voit rien non plus).
E.D : Ah ça vient de s'éteindre! (la lumière vient effectivement de s'éteindre)
P.E.B : Voilà, ça s'est éteint.
E.D : Ah ben voilà, là c'est déjà autre chose.
P.E.B : Elle va peut-être se rallumer, il y a peut-être quelque chose qui est passé devant ou non, je sais pas... Alors si c'est quelqu'un qui veille, mettons, il peut très bien fermer la lumière... (la lumière vient de se rallumer) Voilà on voit quelque chose tout de même! (long silence) Bon, la luminosité est plutôt faible, là...
Mme P. : Là, pour le moment, oui.
P.E.B : Bon, il n'est pas interdit à quelqu'un d'éteindre les lumières...
Mme P. : Non, non, non. Mais écoutez, moi je vous dis que j'ai surveillé tellement longtemps, je me suis promené dans tout le pays...
P.E.B: Et alors selon vos conclusions, ce serait quoi, ça, en fait?
Mme P. : Ca? Ben, c'est quelqu'un qui capte chez les autres, hein! Quand ça se balade ça fait pfuuittttt! le rayon qui arrive, ça brouille pendant des heures. La, la... (inaudible) ... Il y a une maison neuve pas loin de chez nous, à peu près à 300 mètres. Eh ben combien de fois depuis 84, chez eux, ça dure une heure et demie, tout d'un coup ça fait comme une grosse boule de feu et puis après hop! ça refait un rayon, ça va ailleurs!
Sarah Melaye : Et c'est ça qui fait du bruit?
Mme P. : Eh ben oui et ça passe chez nous, le bruit!
E.D : J'ai pas entendu de bruit, moi!
Mme P. : Ah ben moi je suis sûre d'en avoir entendu! Pis des fois, ça va encore plus fort.
P.E.B : Bon, alors là on ne peut pas dire qu'on voit grand chose, quoi...
Mme P. : Non, mais là, c'est très très très....
P.E.B : C'est imperceptible.
Mme P. : Oui.
P.E.B : Bon, on va laisser la fenêtre ouverte.... Ce qui est évident, c'est qu'à force de fixer un point on voit un tas de trucs. Il est quand même petit, petit ce...
E.M : Ah! oui oui, mais même la caméra, c'était effectivement impossible...
P.E.B : Oui, déjà à la caméra on le voit pas!
E.M : J'ai essayé de rester fixe pour voir s'il y avait quelque chose autour, puisque je l'avais quand même assez serré. Et y avait rien, rien qui bougeait!
P.E.B : Bon.
(inaudible)
Mme P. : Mais c'est pas la même euh....
P.E.B : Bon, bon bon bon bon!
(...)
Cinq heures du matin. Nous gobons les mouches. Chacun retourne paisiblement dans son lit. Je m'endors malgré moi vers cinq heures trente.
Bilan de la nuit : Mme P. a entendu un bruit étrange et a vu « une lueur et un rayon qui sautent en l'air et qui atterrissent sur les maisons », en passant par la sienne. Or ni le cameraman, ni la preneuse de son, dont la profession est de recueillir ce genre de phénomènes, ni moi, qui était particulièrement vigilant, n'avons perçu ces phénomènes!
A huit heures trente, debout là-dedans! Pas facile d'émerger. Je réécoute la bande de la nuit : effarant. En me levant, je bute sur un livre tombé dans le salon, pendant nos observations nocturnes. “Le Horla” de Maupassant. Mme P. a de bonnes lectures...
Pendant ce temps, cette dernière, en pleine forme, est en train de préparer le petit déjeuner au « réfectoire des vendangeurs ». Je me débarbouille et vais à sa rencontre. Réenclenche mon appareil. Au micro, elle déroule la théorie qu'elle n'a fait qu'ébaucher durant la nuit. Ses voisins l'agressent avec des instruments ultra-secrets, elle en est « sûre, sûre, sûre »... Parmi eux, se dissimule un retraité du contre-espionnage, âgé de soixante-dix ans... La CIA est peut-être dans le coup... Elle a découvert quelque chose qu'elle n'aurait pas dû... Un ancien colonel de la Résistance, un journaliste du journal Sud-Ouest, lui auraient d'ailleurs donné raison... Comme son psychiatre! Pour elle, quelqu'un a implanté dans les fondations de la maison des « mécanismes » qui, lorsque les « rayons » viennent les percuter, provoquent les bruits. Je m'étonne :
- Depuis plus de vingt ans?
- Je puis vous l'acertainer!
A ce moment-là, Thierry Hay sort de la chambre « hantée ». Il n'a rien entendu de la nuit, ni bruits spéciaux, ni notre agitation là-haut. Il a ronflé comme un sonneur!


Acte 4 : sous les projecteurs


Avant de regagner mes pénates, j'accomplis un détour, avec l'équipe de France 2, par le cabinet de l'huissier qui s'est déplacé à Germignac en 1994 et 1996 pour y constater les bruits étranges. Il ne désire pas passer à l'antenne, mais confirme qu'il a bien entendu « quelque chose ». Des « coups de fusil »? Non, juste des « cliquetis de briquet ». Trois fois rien, que du normal, exactement comme moi.
A mon domicile, je rassemble les éléments du dossier. Les choses paraissent relativement claires. Qu'il y ait du bruit à Germignac, personne ne le conteste : comme dans toute maison, a fortiori une maison de campagne. Ces bruits peuvent être dus à la rétractation, à la dilatation des canalisations, du conduit de cheminée, mieux encore au bois qui travaille (les poutrelles des hourdis et l'ensemble de la charpente sont en bois), au pire à un défaut dans la construction. Les bruits qualifiés de « coups de fusil » existent-ils? Nous n'en avons pas entendu, mais ça reste possible. Compte tenu de l'environnement hydraulique et des matériaux de construction de la maison, quoi d'étonnant? Sont-ils si puissants que ce qu'on nous l’a dit? Si fréquents surtout? La question reste pour l'instant sans réponse et elle le demeurera tant qu'on n'aura pas mené d'enquête exhaustive sur place.
Le zététicien Jean Brissonnet, agrégé de physique appliquée, me donnera une solution possible à une partie de ces bruits hypothétiques. Il se souvient d’avoir acheté un appartement perturbé par des bruits violents, « comme des coups de fusil » :
- Ce bruit était toujours impressionnant, et s'il avait été plus fréquent, il aurait été, sans nul doute, de nature à déstabiliser une personne un peu fragile, et peut-être même, l'angoisse aidant, à lui faire voir des lueurs en plein jour…
Sa formation de physicien l’avait porté à envisager une autre hypothèse :
- Pendant la journée, certains panneaux de la façade, plus exposés au rayonnement solaire, se dilatent lentement, et le soir, en particulier lorsque la différence des températures diurne et nocturne est importante, des contraintes apparaissent entre les parties ayant des coefficients de dilatation différents. Ceci provoque un micro-déplacement, une espèce de "tremblement de mur", une sorte de tectonique des plaques à usage domestique. Cela n'arrive que s'il y a malfaçon, car le phénomène est connu, comme me l'ont confirmé des collègues spécialistes du génie civil.
Hypothèse séduisante. Mais les lueurs? Autre problème, objectivement indépendant des bruits. Et qui recentre l’analyse sur le principal témoin, Mme P., qui, elle, les associe systématiquement aux déflagrations. Si ces lumières existent, elles ne sont pas plus stupéfiantes que celles que l'on voit, le soir, quand on jette un banal coup d'oeil par la fenêtre. Elle s'allument et s'éteignent : peut-il seulement en être autrement? Ce qui est gênant, c'est que celles que nous avons observées avec un instrument d'optique perfectionné ne se déplaçaient pas, quoi que nous « acertainait » Mme P. Il y a là un très gros problème relatif au témoignage personnel de Mme P. Et Mme P., c'est l'élément-clé, la pièce maîtresse du dossier. C'est elle qui, la première, a entendu les bruits étranges, c'est elle - et elle seule - qui voit les lumières danser, c'est elle encore qui engage partout des procédures, qui en fait une affaire aux proportions cosmiques : ça commence à faire beaucoup!
Comme je l'avais pressenti, Mme P. me téléphone la veille de l'émission, pour m'avertir que les bruits ont repris. Ne sont-ils pas la preuve que son mari avait raison? Que les étrangers ne peuvent pas les entendre? Qu’ils ne se sont destinés qu'à les faire passer pour des malades mentaux? C'est du moins ce qu'elle aimerait que je croie. Je suis loin d'en être persuadé.
Je relis la copie du certificat du médecin-psychiatre qui la suit. Elle nous a présenté ce billet comme la preuve de sa parfaite santé psychologique. Pour ma part, ce n'est pas tout à fait ainsi que je le comprends. Il me semble important d'y revenir, de le lire et le relire attentivement :
« Le discours de Mme (P.) Madeleine contient des éléments logiques, construit en s'enrichissant de détails au fur et à mesure, avec un sentiment d'injustice, demandant un intérêt unanime. Il s'agit de bruits captés, de lumière infrarouge, événements bizarres ».
N'étant pas psy et ne voulant pas être désobligeant, je me garderai d'y ajouter quoi que ce soit.
Sur ces entrefaites, je me rends à Paris. J'apprends par Thierry Hay, cinq minutes avant que l'émission ne commence, qu'un géologue de Poitiers, Yves Lemordant, du Bureau de recherches géologiques et minières, a confirmé la plausibilité de l’hypothèse hydraulique que j’ai lancée. Pour lui le « fantôme de Germignac » résulte peut-être d'un phénomène de compression et de décompression d'air emprisonné dans de petites cavités où l'eau s'est accumulée. Il a accepté de s'exprimer devant la caméra.
L'émission, consacrée au surnaturel, débute par la présentation de magnétiseurs, puis d'exorcistes. Paul Amar envoie ensuite les deux reportages consacrés au « mystère P. ». Dans le premier, on a recueilli les témoignages de ceux qui se sont rendus plusieurs fois sur les lieux, les familiers d'abord, qui ont perçu des bruits violents, et les autres, le prêtre exorciste, l'huissier, qui n'ont entendu que des craquements de faible intensité, anodins. Le second reportage présente mon enquête. A peine cinq minutes ont été retenues sur les deux heures d'enregistrement que nous avons effectuées. Sélection un peu frustrante : je ne suis pas sûr que les spectateurs aient compris ce qui avait motivé ma démarche. Je regrette également qu'aucune image de l'interview que m'a accordée Mme P. n'ait été retenue, car elle me semblait extrêmement révélatrice sur un plan psychologique. Mais en conclusion c'est bien construit, honnête et sans dérapage. Le tout se termine par la prestation du géologue de Poitiers qui appuie l'une de mes suppositions.
Mme P. n'en démord pas : c'est forcément plus compliqué que ça!
- Ca fait comme s'il y avait quelque chose de planté sous la maison, comme si c'était un émetteur-récepteur!
Aïe! ça se complique pour Paul Amar, qui, selon toutes apparences, ne désire pas que l’on s'engage sur ce terrain glissant. Car enfin si Mme P. interprète tout de travers à cause d'un problème psychologique, il n'y a plus de mystère. L'animateur tente de canaliser l'élan de son invitée. En vain.
J'essaye de ressortir une à une les données en ma possession pour rassurer Mme P. , lui réaffirmer que rien n’est anormal, mais elle refuse de prendre en compte mes hypothèses. Je ne suis pas un scientifique, rien qu'un vulgaire historien!
Le professeur Henri Broch, en duplex d'Antibes, un scientifique 100%, a beau justifier l'intérêt des diagnostics que je pose, Mme P. continue de tonitruer :
- Et quand ça fait vibrer le lit? Les fauteuils? Et que ça me brûle, la nuit, que ça m'enveloppe? Et je suis pas la seule dans la maison, ça je peux l'acertainer! Mon psychiatre en est sûr aussi! Je ne peux pas raconter d'histoires!
Là, Mme P. dérape... Si, justement, elle est la seule à être régulièrement « enveloppée » et « brûlée » au cours de la nuit. Personne d'autre à Germignac n'a eu à subir de tels tourments. Pas même son mari.
Le fantôme de Germignac s'en moque bien, d'ailleurs. Les faits, ce n'est pas son rayon. Il vit dans l'imaginaire. Il se nourrit des illusions de ceux qui croient en lui. A ce rythme, il a de belles années devant lui!

Explorations nocturnes


Mes chasses aux fantômes n’ont pas commencé avec l’émission de Paul Amar, et se sont largement poursuivies par la suite. J’en totalise trente-et-une, à l’heure où j’écris. Trente-et-une sorties, à l’affût de bruits inhabituels, de lueurs anormales, d’entités en balade, de poltergeists horrifiques, de boulets fantasques qui rayent les parquets entre minuit et une heure...
J’ai commencé ces explorations nocturnes, il y a une quinzaine d’années. Sans tomber à ce jour, je m’empresse de le signaler, sur la moindre pépite d’esprit frappeur. Les seuls revenants dont j’ai eu l’occasion de constater les effets dévastateurs ont surgi de mon poste de télévision, précédés d’un générique. Les fantômes ont une prédilection pour « Amityville », « Poltergeist », « Ghostbusters » ou « La Maison des Damnés ». Pour le reste, pour la « vraie vie » : néant.
Leur ferais-je peur? Entre eux et moi c’est une partie de cache-cache perpétuelle. Ils détalent comme des lapins dès que je pointe le bout de mon nez. C’en est devenu navrant. J’ai bien sûr assisté à des événements spéciaux, étonnants parfois, mais au bout du compte, même s’il a fallu enquêter soigneusement, y revenir encore et encore, passer des heures à attendre que l’improbable se produise, il y a toujours eu une explication rationnelle à ces phénomènes.


Médiamensonge


J’avais dix-sept ans et j’avais lu dans un magazine local que la banlieue messine abritait une maison hantée, inhabitée, qui terrifiait les voisins. La photo de l’article n’était pas engageante : elle représentait une vieille demeure en briques rouges, très XIXe siècle, entourée d’un jardin où couraient les herbes folles, entre un chêne aux trois-quarts mort et quelques mirabelliers. On devinait qu’elle avait été fastueuse, il y a plusieurs décennies. A présent, elle était délabrée et lugubre et dégageait un parfum de mystère tout à fait dans le ton. La rumeur disait qu’il s’y passait de drôles de choses, certaines nuits. Selon l’article, des témoins y avaient entendu des bruits semblables à des détonations, accompagnés de clameurs bizarres, des cris de femmes, des hurlements d’enfants. Une vieille dame, institutrice à la retraite, racontait que les anciens propriétaires, un couple d’avocats et leur fille âgée de huit ans, y avaient été assassinés et qu’ils revenaient hanter les lieux de leur supplice. D’autres voisins affirmaient que leurs voitures calaient régulièrement devant le portail de la maison.
Premier renseignement à recueillir : l’assassinat de la famille. Détour par le commissariat central. Une surprise m’y attend :
- Rien n’est signalé.
Je demande à rencontrer un supérieur. Il jette un oeil dans ses papiers. Il est formel, il n’y a jamais eu de crime dans la demeure!
Le journaliste avait-il commis de pareilles erreurs pour le reste de son enquête? Marche à suivre : rendre visite aux voisins.
Le quartier n’est pas très vaste, un après-midi suffit à en faire le tour. Une chance, il n’y a pas d’immeuble, rien que de nombreuses maisons de plain-pied. C’est un quartier de luxe, presque chaque pavillon a son bout de jardin. Je sonne à toutes les portes, en interrogeant les habitants à propos de la sinistre affaire. Je suis bien reçu, on s’étonne que, si jeune, je prenne l’affaire tant à coeur. Je parle de l’assassinat, des bruits étranges, de l’article qui vient de sortir, essaie de prendre le maximum d’infos en un minimum de temps. Sauf deux ou trois absents, je parviens à rencontrer tout ce petit monde.
La plupart des gens sont au courant de la hantise supposée, mais n’ont jamais eu l’occasion de se rendre compte par eux-mêmes des événements qui se déroulent dans l’énigmatique maison. Aucun n’a reçu la visite d’un journaliste, aucun n’a entendu parler de l’assassinat avant l’article, pas même un locataire présent sur les lieux depuis 1936, aucun n’a calé devant les grilles de la demeure, et aucun ne connaît d’institutrice en retraite! Je laisse un mot aux absents. Ils me confirmeront ce que toute la population de l’endroit me certifie : l’article est un tissu de contrevérités!
Après avoir téléphoné aux gérants de la maison, qui ne sont pas au courant de la parution du papier et semblent stupéfaits de ce que je leur apprends, je me rends à la rédaction du journal qui a sorti l’affaire. A grands bruits, je convoque l’artiste qui a confectionné sa chronique. Remue-ménage dans la rédaction. Le reporter ? Un pigiste embauché pour les vacances. On me fournit ses coordonées. Je le joins au bout d’une demi-heure. Il est en interview.
Rendez-vous pris pour le lendemain. Devant un café-crème au buffet de la gare de Metz, l’olibrius m’attends. Un grand blond à barbiche. À peine une ou deux années de plus que moi, pas même vingt ans. Nous sympathisons. Il est étudiant en géographie et cherche à se lancer dans le journalisme. Tintin dans l’âme, free lance amateur, il envoie des papiers à l’aveugle, arrose les rédactions, de Nice-Matin à Nord-Éclair : on les lui prend ou on les lui refuse, tout dépend des besoins des journaux. En ce moment, avec les vacances d’été, ça marche plutôt bien pour lui, il se fait un cachet honorable. Et la maison hantée?
- Tu me jures que tu ne le répéteras pas?
- Promis.
- J’ai tout inventé!
- Tu as quoi?
- Tout inventé...
Ca ne s’invente pas! Le galopin s’était juré de fournir à ce journal sept papiers dans le mois. De quoi lui dégager une petite semaine sur la Côté d’Azur, en septembre. Il lui fallait de l’attrayant, du sensationnel, des news locales qui remuent les tripes du lecteur tout en lui valant une tape dans le dos de la part du rédacteur en chef. Il avait trouvé le point faible des quotidiens en période estivale : le surnaturel. Pourquoi se priver? Par une amie qui se passionnait pour les univers parallèles, il avait entendu parler d’une maison vaguement hantée, en tout cas abandonnée. Il était allé faire un tour dans le quartier, n’avait interrogé qu’un seul passant, un colonel en retraite hystérique (était-ce seulement vrai?), s’était aperçu qu’il pouvait en tirer suffisamment de caractères pour remplir un quart de page, et sa rubrique avait été torchée en une demi-heure!
Je ne sais pas ce qu’est devenu cet amateur de canulars. A-t-il persévéré dans sa carrière si prometteuse? Peut-être dirige-t-il un grand quotidien?
Une chose reste : le journal n’a jamais fait paraître de communiqué pour révéler le fond peu reluisant de l’affaire. Quoi d’étonnant : étaient-ils même au courant?


Fantôme, es-tu là?


Parti sur des bases aussi marécageuses, pouvais-je emprunter une autre voie que celle du scepticisme? Difficile. Mes investigations suivantes m’ont persuadé de cultiver l’art du doute dès qu’un cas m’a été présenté comme surnaturel. Avec le temps, ce scepticisme est devenu une seconde nature. Sorti de ma naïveté adolescente, j’ai compris sur le terrain, au fil de mes escapades, et en passant des heures à étudier les affaires classiques, que :
- Les bruits, les déplacements d’objets, les lumières entrevues dans une maison prétendue hantée, du moment qu’ils sont assurés, sont détectables et analysables scientifiquement. Il n’existe pas de bruit, ni de lumière, ni de déplacement physique sans raison physique.
- Les “manifestations” ont une origine matérielle, et doivent être étudiées en fonction de cette origine matérielle.
- Tout médium, exorciste ou « spécialiste » des arrière-mondes appelé en renfort est non seulement inutile, mais aussi dangereux, tant pour le bon déroulement de l’enquête que pour la santé mentale de ceux qui occupent les lieux.
Je ne vais pas m’étendre en détail sur toutes les affaires dont je me suis occupé. Ce qui est intéressant, dans cet éventail, ce sont les solutions qui ont été apportées. La palette n’est pas exhaustive, loin s’en faut, mais elle donne une bonne idée du nombre d’éventualités qu’il faut envisager au cours d’une enquête de routine.
Bilan. Dans douze cas sur vingt-neuf (retranchons les deux précédents), aucun phénomène spécial n’a pu être constaté malgré les affirmations répétées des occupants. Ce n’est pas faute d’avoir essayé : photos, enregistrements, toutes les sollicitations ont été tentées en vain. Certains de nos hôtes n’avaient à l’évidence pas toute leur tête. D’autres en faisaient des tonnes et avaient trop regardé la série X-Files. L’un d’eux hurlait que son fantôme s’appelait « Mulder »! Soupirons et passons pudiquement.
Dans huit cas, les bruits étaient dus au voisinage. Il est arrivé par exemple que le parquet de l’appartement « hanté » soit en liaison directe avec le parquet de l’appartement d’à côté. A l’origine les deux appartements n’en faisaient qu’un : des cloisons ultra-fines avaient été disposées sans que les parquets aient été réellement partagés. Lorsque l’un des occupants se déplaçait sur certaines planches de sa chambre à coucher, l’autre, dans son salon, avait l’impression que quelqu’un marchait chez lui, alors qu’il n’y avait rigoureusement personne. D’où l’idée du fantôme!
Pour se rendre compte de ce fait apparemment simplissime et réussir à en faire accepter l’idée par la personne persuadée de côtoyer un fantôme, plusieurs jours d’enquêtes et d’explications ont été nécessaires. Une solution similaire avait certes traversé l’esprit du locataire, mais comme ce vénérable vieillard avait remarqué que les bruits se produisaient également lorsque son voisin s’absentait, il en avait tiré la conclusion que celui-ci n’était pas responsable du désagrément. Il avait seulement oublié que son voisin avait un chat : un sacré moustachu vadrouilleur...
Trois « hantises » sont dues à des bruits provenant de l’extérieur des maisons, notamment des échafaudages qu’un léger souffle suffisait à faire claquer contre le mur : la résonance à l’intérieur des appartements était assez inquiétante. Je passe sur les bruits de verre cassé causés par les serveuses d’une boîte de nuit douteuse, jetant en pleine nuit les bouteilles d’alcool vides dans une poubelle de la ville!
Le croira-t-on? Une affaire a été résolue grâce à l’Ancien Testament.
Tout a commencé (faisons semblant d’y croire) à Babylone, sous le roi Cyrus le Perse, auprès de qui vivait Daniel. Le roi allait tous les jours adorer une idole nommée Bel, « à qui l’on faisait offrande tous les jours de douze artabes de fleur de farine, de quarante brebis et de six mesures de vin ». Les mets disparaissaient au cours de la nuit ce qui faisait croire à Cyrus que la statue était vivante. L’ironique Daniel en plaisantait : « Ne t’y trompe pas, dit-il, ô roi; au dedans c’est de l’argile, au dehors du cuivre, et ça n’a jamais rien mangé ni bu ». Cyrus en prit ombrage, fit mander les soixante-dix prêtres de Bel, qui lui répondirent qu’il n’avait qu’à tenter une expérience. Il servirait le repas, normalement, la porte du temple serait ensuite fermée et dûment scellée. Le lendemain matin, il n’aurait qu’à constater de visu si les mets avaient disparu et si les sceaux avaient sauté. Lorsque les prêtres eurent quitté la salle, Daniel, qui avait assisté à l’entrevue, fit apporter de la cendre et en fit couvrir « tout le sol du temple, sans autre témoin que le roi ». Le lendemain, les seaux étaient intacts, la nourriture n’était plus là, mais des traces de pas étaient imprimées sur la cendre, signant la supercherie. Les prêtres avouèrent leur combine, ils venaient festoyer dans le temple, avec femmes et enfants, en passant par une porte secrète dissimulée sous la table de Bel! Ils furent tous exécutés et Daniel renversa l’idole.
Daniel zététicien? Disons plutôt que quand deux religieux entrent en compétition, ils utilisent volontiers d’arguments matérialistes pour se départager. Ils ont compris intuitivement que la matière est indestructible et que les rêveries idéalistes s’évaporent à son contact.
Le rapport avec notre histoire, le voici. A l’approche des fêtes de Noël de 1995, une veuve de la région de Dijon entendait, chaque nuit, des craquements étranges dans son grenier. Le matin, elle s’y rendait sur la pointe des pieds, pas vraiment rassurée. Personne. Un jour, il lui traversa l’esprit que c’était peut-être son mari, décédé neuf années plus tôt, qui cherchait à entamer un dialogue d’outre-tombe. Voyant arriver les ennuis, sa famille, plutôt que de s’affoler, contacta le Cercle zététique. La dame nous accueillit fort courtoisement, mais pas question de passer la nuit dans sa maison : elle avait ses manies. Nous lui avons suggéré d’utiliser la « technique Daniel ». Comme elle était très croyante, l’idée d’imiter le personnage biblique lui plut assez. Au lieu de la cendre, nous lui avons proposé de se servir de farine alimentaire, dont les placards de sa cuisine nous signalaient qu’elle faisait grande consommation.
Le lendemain nous pûmes constater que le visiteur nocturne était propriétaire d’une paire de pieds conformes à la norme humaine et porteur de chaussures avoisinant la taille 45! La dame n’en fut pas soulagée pour autant. Quel était cet intrus, qui s’introduisait dans sa maison à la nuit tombée? Peut-être un dangereux malfaiteur. Nous eûmes la réponse le lendemain matin. Nous nous étions levés aux aurores et avions grimpé au grenier vers 6 heures, tirant du lit fort peu protocolairement notre veuve inquiète. L’homme aux grands pieds ? Un malheureux clochard qui cherchait à se protéger des rigueurs de l’hiver... Par un ingénieux stratagème, il avait trouvé le moyen de s’introduire en douce dans la maison. Chaque matin, il s‘échappait par la même ouverture, après avoir fait le ménage dans le grenier. Il trouva plus de confort au centre d’hébergement où nous le conduisîmes et tout rentra dans l’ordre.
Quatre cas sont des blagues stupides. En cause, tout d’abord, les occupants du logement, ou plutôt leur progéniture. Une petite fille qui se levait la nuit pour allumer la télévision et qui se recouchait sans l’éteindre (l’influence du film « Poltergeist », qu’elle avait vu en vidéo chez une amie, a été mise en évidence). Un adolescent qui, après avoir fait le mur pour courir les copines, avait fait circuler le bruit qu’un revenant lui était apparu, « pour se forger un alibi » (!). Un jeune « visionnaire » qui avait avoué avoir inventé les apparitions pour qu’on s’intéresse à lui.
Dernier de ces quatre bidonnages, celui de Delain, à l’ouest de la Haute-Saône, qui a défrayé la chronique, entre le 15 et le 20 octobre 1998. On se rappelle qu’à l'occasion de la préparation d'un concert de l'orchestre de Besançon dans l'église du village (deux-cent-vingt habitants) un autel avait été déplacé et que, selon divers témoins, un cierge avait volé sur une vingtaine de mètres avant de se briser dans le sens de la longueur. Les jours suivants, d'autres « phénomènes » s’étaient produits : statuettes, cierges ou vases brisés. Toujours en présence (disait-on) de quelques témoins. Le mardi 20 au matin, une statue avait été retrouvée à terre, ainsi que des cierges posés en forme de soleil au pied de la chaire.
Un « moment de prière » fut organisé dans l’église pour « retrouver la paix ». Le premier adjoint au maire, Bernard Blandin, retraité agricole, avait le souffle coupé par le mystère. Devant un journaliste de Libération, il soupirait : «On a beau ne pas être croyant, cela fait un drôle de choc. Cela ne m'empêche pas de dormir mais j'avoue que je n'arrête pas d'y penser. Vous vous rendez compte, des objets qui explosent devant vous?» Autour de l'église, les fanatiques de l’occulte s'agglutinèrent. «Moi, j'ai une ampoule chez moi qui s'allume toute seule», confiait une dame de Vesoul. Un “géobiologiste” expliquait qu'il fallait tenir compte « de l'état du sous-sol ». Des Delinois faisaient reproche aux autorités d’avoir déplacé l’autel pour laisser place à l’orchestre classique!
M’occupant alors d’un cas de possession dans la région de Metz, je n’ai pas eu le temps de me déplacer pour participer aux festivités. A mon grand regret. Mais dès les premiers jours j’avais joins les différents protagonistes. L'exorciste délégué par l’archevêché de Besançon (le frère Max de Wasseige) avait laissé sur son répondeur, le message suivant : « Il est vrai qu'il y a des phénomènes inexplicables dans l'église de Delain, phénomènes que j'ai pu moi-même constater ». Il ajoutait in fine son piment jésuitique : « Pour le moment le dossier reste ouvert. On ne ferme la porte à aucune hypothèse. »
Bien évidemment, comme les autres cas de « maisons hantées », les phénomènes de Delain ne pouvaient pas être par principe « inexplicables », mais simplement inexpliqués, c'est-à-dire qu'on n'en connaissait pas encore l'origine. Lorsqu’on dit qu’une chose est « inexplicable », on introduit l'idée qu'il n'est pas possible de l'expliquer : l'hypothèse « porte ouverte » s'encombre alors des solutions les plus abracadabrantes. Mauvais point pour l'exorciste du lieu, qui ne maîtrisait pas les subtilités de la langue française, ou qui versait impunément de l'huile sur le feu.
On n’eut pas à attendre longtemps l’explication de ce cas. Le maire du village, Thierry Marceaux, un animateur social âgé d'une trentaine d'années, élu en 1995, avoua être l’auteur des faits.
Je l’avais eu au téléphone quelques jours auparavant. Il m’avait déclaré ne pas croire au fantôme (pour cause!) et se déclarait atterré par la bousculade et l’affolement que les pseudo-esprits frappeurs avaient provoqués. Les mêmes journalistes qui avaient fait des gorges chaudes sur le « fantôme de Delain » furent les premiers à l’accabler. Il a depuis été condamné à quelques heures de travaux d’intérêt généraux. Il avait pourtant pointé du doigt les véritables responsables depuis le début : « Alors, avait-il répondu à un reporter de Libération, quand on vous appelle pour montrer qu’on fait des choses intéressantes, on ne vous voit jamais. Mais là, pour des choses aussi futiles... » A méditer !
Une autre affaire concerne Lucie, la belle fantômette du château de Veauce (Allier). Propriétaire des lieux : le baron Éphraïm de la Tour, vieux briscard aux cheveux de neige, verbe haut, moustaches aux aguets, port fier. Un abonné des médias, « Ciel mon mardi! » et autres « Mystères » se le sont arrachés. Intarissable devant les caméras, ses narrations valaient le détour. Il disait converser, la nuit venue, avec un fantôme nommé Lucie, qui se présentait à lui sous la forme d’une lueur blanche.
Lucie serait une ancienne châtelaine de Veauce. Elle aurait vécu bien des malheurs et reviendrait hanter les lieux de ses souffrances pour que les mortels les gardent en mémoire. Gentil fantôme. Quand le baron en parle, il est presque ému. On dirait qu’il en est tombé amoureux. Le plus beau, c’est qu’il ne serait pas le seul à l’avoir croisée, Lucie. La guide du château confirme ses déclarations. Un enregistrement audio et une photographie attesteraient de l’existence de la belle dame blanche.
L’histoire de ces « preuves » mérite d’être contée. En août 1984, le journaliste Jean-Yves Casgha, « spécialiste » des phénomènes paranormaux, se déplace à Veauce avec des techniciens radio, un médium et sa fille Aurore. Dans la nuit du 8 au 9, plusieurs micros sont disposés dans la pièce où selon le baron doit avoir lieu l’apparition. Minuit sonne. Une silhouette lumineuse est perçue. Aurore « reconnaît » Lucie et entame un « dialogue » avec elle. Les lueurs se déplacent et s’apprêtent à pénétrer dans le chemin de ronde, lorsqu’elles disparaissent subitement! A ce moment, un micro se met à émettre un bruit strident, une sorte de sifflement. Décharge de condensateur. Pour qu’un tel effet se produise, il faudrait que le micro soit “plongé dans un bain de vapeur”, prétend Casgha. Étrange toujours : ce micro se remettra à fonctionner normalement par la suite. Casgha et son équipe sont persuadés que c’est Lucie qui, en traversant le couloir, a perturbé leur appareil. Le médium Raymond Réan partage leur point de vue. Il raconte qu’il a réussi à prendre quatre photos de Lucie au cours de cette nuit surnaturelle. Il en a publié une. On y note, sur un fond sombre, une forme ovoïde , trouble, aux couleurs du drapeau français.
Le zététicien Érick Maillot, qui s’était déjà intéressé à l’affaire, a réouvert le dossier . Il fait d’abord remarquer que le « dialogue » d’Aurore et de Lucie n’est en fait qu’un... « monologue ». Aurore, la fille du médium, pouvait-elle décevoir son père? Maillot note ensuite que le « cri de Lucie » peut parfaitement s’expliquer sans l’intervention d’une revenante : « la condensation qui se produit fréquemment les nuits d’été (surtout dans les murs d’un château) est suffisante pour provoquer la fuite du courant à fort voltage d’un condensateur de microphone. » De plus, « il n’y a rien de paranormal dans le fait que, une fois séché, un tel composant électronique puisse reprendre un fonctionnement normal ». Le bon sens même.
Concernant la photo, Érick Maillot regrette que la pellicule n’ait pas été analysée. Une « analyse de la densité de grain ou des niveaux de couleur » aurait pu attester de « l'éventuelle matérialité du sujet photographié ». Il aurait aussi été nécessaire d’examiner « les vues précédant et suivant celles de Lucie, présentes sur le négatif (...) afin de vérifier qu'elles s'inséraient bien dans le contexte d'une chasse au fantôme dans le château et pas dans un autre contexte, plus suspect. Il aurait aussi été utile de connaître la marque et les caractéristiques de l'appareil, les réglages de la prise de vue (flash automatique ou pas, distance, diaphragme, vitesse d'obturation ou temps de pose, réglage manuel ou automatique) et la capacité de la pellicule (sensibilité en ASA ou ISO) à fixer la faible lumière présumée émise par cette Lucie. Tout ces paramètres sont nécessaire afin d'examiner la cohérence entre les conditions rapportées par les personnes présentes et le résultat photographique obtenu. Sans ces données, il est aisé de faire bien des photos mystères. »
Après quelques tentatives, le zététicien est parvenu à récréer artificiellement les caractéristiques de l’image. « Un fond noir, une feuille blanche aux formes patatoïdales avec des traînées tremblées de gouaches bleues et rouges ». Prêt en quelques minutes. Il n’y a plus qu’a déclencher l’appareil, avec un petit bougé ou en se tenant à faible distance du dessin. Un trucage à la portée d’un gamin.
Pour expliquer la provenance de lumière blanche entrevue par l’équipe de Casgha, notre ami a émis une hypothèse intéressante. Cette lumière serait tout simplement celle de la Lune.
Ufologue (sceptique) confirmé, Érick Maillot compile depuis des années des cas d’ovnis ou de visions nocturnes qui se révèlent n’être à l’examen que des méprises avec le corps céleste. Ici, la méprise ne serait pas directement due à la forme de l’astre, mais à la lumière qu’il reflète. Pour la soirée du 8 au 9 août 1998, Maillot a vérifié que Lune était presque pleine, ce qui correspond précisément aux dires du baron qui relie les apparitions de Lucie à la pleine Lune. Lucie, dont le nom latin, lux, signifie « lumière », entre donc en scène lorsque l’astre est spécialement lumineux. Selon Maillot, « il est probable, au vu de la valeur de la hauteur angulaire de l’astre, que l’ouverture à travers laquelle passe la clarté lunaire, se situe plus haut que les têtes des témoins pour pouvoir projeter une image lumineuse sur le mur et non pas au sol ». D’où une lueur dont la « forme » semble tenir debout. Une lueur peut-être reflétée « par une fenêtre ou une horloge ».
Confirmant involontairement la suggestion d’Érick Maillot, Casgha, chaud partisan de Lucie, a déclaré dans le revue Mystère que les raies de lumière passaient à travers les tuiles du toit ! Sur les photos et dans les reportages, on aperçoit d’ailleurs « des ouvertures nettes dans les murs à proximité des poutres de soutènement du toit de chemin de ronde ou de la tour ». « L’ambiance aurait quelque peu influencé les observateurs », par ailleurs fervents partisans des arrière-mondes, note le zététicien.
Pour que cette hypothèse soit validée , il aurait fallu que le baron accepte d’ouvrir ses portes au Cercle zététique, ce qu’il a refusé après que je le lui aie proposé, au cours de l’émission « J’y crois, j’y crois pas », de Tina Kieffer, consacrée aux fantômes.
Préparant cette émission, j’ai eu l’occasion de me rendre compte, pour ma part, qu’aucune Lucie n’avait été châtelaine à Veauce, que les habitants de Veauce n’avaient pas connaissance qu’un fantôme rôdât sur leurs terres avant que le baron ait décidé d’en faire l’attraction principale de son château, que le « baron » n’était pas baron, qu’il ne possédait aucun des autres titres dont il se parait... Une synthèse!
Détail amusant. Avec l’aide d’un ami, informaticien de talent, j’avais pour l’émission susdite, préparé quelques photographies truquées, mais vraisemblables, de fantômes divers. Des lumières blanches aux formes humaines, décalquées sur les contours du général de Gaulle et de Joseph Staline, égarées dans les couloirs de l’abbaye de Loroy que j’avais visité l’année précédente (cette abbaye en ruine est le « Domaine mystérieux » du Grand Meaulnes, où fut tourné le film baroque d’Albicoco). Je les avais tendues vers les caméras, sous les mines étonnées de Sheila et de Serge Lama, croyants notoires aux forces occultes. J’avais aussitôt déclaré, pour qu’il n’y ait pas méprise, que ces photos étaient d’odieux tripatouillages, conçus dans l’unique but de démontrer qu’avec un peu d’imagination et un bon programme informatique, on pouvait crédibiliser n’importe quelle vision!
Le « baron » lui aussi les avait découvertes, les yeux écarquillés. Mais, un peu sourd sans doute, du fait de son grand âge, il n’avait pas entendu mes commentaires. Pendant la publicité, il se leva de son siège, s’avança vers moi avec un large sourire et me demanda, le plus naïvement du monde, de lui prêter... ces « admirables clichés » de sa tendre Lucie !
En préparant cet article, j’ai cherché à recontacter le propriétaire du château de Veauce. Le « baron » est décédé et la bâtisse est en vente (septembre 1999). Et le fantôme? « Ca ne marche plus! », m’a confié la famille du défunt.

Paul-Éric Blanrue

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