Le XXe siècle s'est achevé dans la course aux « affaires ». Une dernière page où ont été mis au jour financements occultes, trafics d'influence, secrets d'initiés, corruption, mensonges officiels, compromissions politiques, primes au silence, scandales de moeurs, sportifs, sanitaires : aucun secteur n'y a échappé. Au-delà des apparences, le spectre des mondes parallèles a pointé son mufle, traînant sous sa cape les réseaux, les copinages, les alliances inavouables, une vaste toile d'araignée d'intrigues et de fraudes à laquelle le tam-tam médiatique a réservé un écho fracassant.
Le pas des enquêteurs, les dénégations des personnalités mises en examen, les aveux des coquins ont réveillé nos soupçons. Un immense doute s'est emparé des foules. Toute affaire nouvelle, toute embryon d'affaire, toute non-affaire susceptible de prolongements médiatiques prête désormais le flanc aux interprétations ténébreuses. Les valeurs que l'on croyait assurées sont dévaluées. La confiance du peuple pour ses élites est rompue.
En quête de transparence, la planète flotte dans la pénombre. " Il se fait de grands ténèbres ", comme disait Michelet au siècle dernier. La compréhension réelle du quotidien paraît nous échapper. On nous cache la vérité. L'idée que " la vérité est ailleurs " (générique d'une série télé de fin de semaine ) prend du galon. Le monde est devenu impénétrable, hermétique, un spectacle d'ombres chinoises où se profilent des scènes inquiétantes.
Trempée dans cette ambiance délétère, la société connaît le retour de la thématique conspirative. Le 11 septembre ? Un coup des Américains, sous-entendu raciste : les Arabes sont incapables de réaliser un attentat de dimension planétaire. Une princesse succombe dans un accident d'automobile ? Le père du fiancé hurle au coup monté, visés : les services secrets de Sa Gracieuse Majesté. L'autopsie d'un extraterrestre en film d'archives ? Preuve que l'armée américaine cache la vérité depuis 50 ans : en prime-time , une chaîne de télévision se targue de rompre la consigne du silence.
Et puis voilà, tout y passe. Sous la plume d'un pigiste en mal de copie du nom de William Reymond, ressortent deux affaires classiques en réserve de l'histoire : l'assassinat de JFK et l'affaire Dominici . À nouveau, tout est faux. Tout est truqué. Reymond seul connaît le nom des vrais coupables. Et ce ne sont pas, bien entendu, ceux que les enquêteurs officiels ont désigné. Dans les deux cas, il y a eu complot pour assassiner, puis complot pour cacher la vérité au public.
Et ça marche. Les chaînes de télé surfent sur la vague : Canal + pour JK, TFI pour Dominici, avec un Michel Serrault cabotin en diable défendant la thèse de l'innocence de Gaston Dominici comme Gabin l'avait fait avant lui (mais avec génie). Le public en redemande. Le rejet traditionnel de la conspiration n'exclut pas la fascination, bien au contraire. La répulsion instictive qu'il nourrit pour le secret peut même se muer en obsession, la peur des comploteurs se transformer en fantasme, leur traque devenir une quête éperdue.
Dans cette atmosphère, l'indice équivaut à une preuve, le non-dit signifie plus que le discours. Tout homme de pouvoir est suspect d'être membre de l'Organisation. L'Empire des ténèbres est omniprésent, omnipotent. Le cryptage est la règle. Le monde n'est plus que l'ombre de lui-même. Pour rendre compte d'événements mystérieux, de crises ou affaires non élucidées, la dénonciation du complot devient alors irrationnelle, pour ainsi dire pathologique.
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Cette tournure d'esprit reconnaît au complot une fonction explicative surpuissante. La thèse complotiste n'est plus une hypothèse parmi d'autres, mais un moyen cantonné au service d'une fin : le dévoilement de la vérité cachée, forcément cachée. On assigne au complot une mission sacrée : mettre au jour l'action nébuleuse des véritables maîtres de l'histoire ou des véritables auteurs de l'actualité. Le complot comble les espaces entre les pointillés, remplit les blancs. Sa dénonciation a pour but de déflorer les mystères insondables du passé et du présent. Et de déchirer le voile de l'avenir, en lui appliquant un filtre identique.
L'objet est fixé de façon monomaniaque : les vapeurs du complot agissent comme un détergeant qui nettoie les scories des événements mineurs puisque visibles, trop visibles. Elles concentrent l'attention du citoyen sur une seule donnée, tout le reste disparaissant ou lui étant subordonné.
Agissant comme hypnotique, la thèse calme les angoisses, rassasie les esprits tourmentés. Les apparences on été percées, les secrets éventés. L'être questionnant devient affirmant, péremptoire. Tout devient lumineux, l'inconnaissable de la veille est l'évidence du jour, les premiers doutes se muent en certitudes.
La certitude va de pair avec la définition rassurante du coupable, démasqué au bout de l'enquête, et sur lequel les ressentiments vont pouvoir se déchaîner ad libitum . La haine, la peur se cristallisent sur un groupe humain qui fait office d'éponge, de réceptacle.
Les obsédés du complot, se ravitaillant de démystifications et de coupables idéaux souvent puisés dans les minorités ou les groupes extrêmes, attendent pourtant que le complot ne soit pas le point final de l'Histoire. Ça irait trop vite. Ce serait trop simple. Le complotisme doit susciter l'émergence de rêves, fournir sa quote-part d'imaginaire. Comme si le côté noir ne pouvait jamais être dévoilé complètement. D'une trappe oubliée mille rebondissements doivent se tenir prêts à jaillir en permanence. Les complots sont une usine à fantasmes. Causes, moteurs, identités des acteurs, ramifications, tout peut être, doit être à chaque instant, remis en cause. Il existe une dimension ludique dans le complotisme : le décodage à tout propos, devenu une seconde nature ou une pensée-réflexe, entraîne l'Histoire sur la pente du roman policier ou du thriller à la mode « reymondienne ».
Le complotisme est ainsi (et surtout ?) un ascenseur mental et social. Le complot fourre-tout donne à ses sectateurs l'occasion de se hisser jusqu'à des cimes d'ordinaire inaccessibles. Tandis que le vulgum pecus , devenu fin connaisseur de l' underground planétaire, gonflé par l'orgueil de pouvoir jeter son oil sur l'envers du décor, frissonne au vent de l'interdit, les exégètes de la conspiration accèdent eux à un plan supérieur de conscience, semblable à celui des comploteurs. Icares en herbe, ils s'aristocratisent. Le décryptage auquel ils se livrent est la preuve de leur compétence à déjouer les pièges, à dénouer les noeuds de la machination, et les place à égalité avec ceux qu'ils stigmatisent. Parvenus à de tels confins, ils déploient une « science » qui confine à l'anagogie. Partant du terre-à-terre incompréhensible à la multitude, ils s'envolent vers des cieux de limpidité. Ils deviennent grands-prêtres. Le complot fait office d'épiphanie, il atteint une dimension religieuse.
Les thèses ultra-conspiratoires sont en somme une alternative mystique à l'incompréhension naturelle d'un événement, la compensation religieuse d'un sentiment d'impuissance. L'épistémologue Karl Popper a exposé dans quelle mesure les conspiracy theories actuelles pouvaient être assimilées à un théisme sécularisé : " La théorie sociologique du complot se développe après qu'on a abandonné Dieu en cherchant à répondre à la question de savoir qui joue son rôle. Sa fonction est alors assumée par différents détendeurs de pouvoir, groupes ou individus : des groupes de pression malveillants que l'on accuse d'avoir manigancé la grande dépression et de tous les maux que nous endurons "
Dieu est mort, entraînant Satan dans son sépulcre : reste la toute-puissance invisible d'hommes maléfiques.
La thèse de la conspiration s'est adaptée aux exigences de l'époque. Elle devient un " produit caractéristique du processus de laïcisation des superstitions religieuses " . Le sociologue Pierre-André Taguieff a souligné que cette forme de théologie était de nos jours coordonnée avec l'individualisme (derrière l'insaisissable, il n'y pas Dieu ni des démons, mais des hommes de chair et de sang : " Le Diable s'est fait homme " ) ainsi qu'avec la notion d'efficacité (les comploteurs sont un petit groupe organisé, cohérent, aux actions coordonnées, possédant une connaissance supérieure des méthodes de manipulation).
Quelques indices psychologiques, dénombrés par les chercheurs contemporains, permettent de définir les caractéristiques de la mystique du complot. On peut en détecter l'émergence lorsque les attributs dont sont parés les hypothétiques conspirateurs (secret, puissance, perversion) sont entraînés dans une courbe hyperbolique qui leur fait atteindre des sommets de déraison ; lorsque les comploteurs sont identifiés avec le Mal absolu ; enfin lorsqu'ils parviennent comme par miracle à échapper à leurs poursuivants (syndrome de Fantômas). La systématisation du concept conspiratoire constitue un autre signe mystique, plus récent. Le maniaque du complot, devenu plus ou moins professionnel, cherche alors à débusquer la trace de comploteurs dans un nombre toujours croissant d'affaires, dans chaque événement échappant à une explication simple, représente le type même du paranoïaque en crise. William Reymond, le Thierry Meyssan de JFK et des Dominici, en est l'exemple contemporain leplus signifiant. Pour lui, rien n'est jamais vrai, tout le monde est un comploteur en puissance.
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La mystique du complot signifie-t-elle pour autant que le complot dénoncé avec déraison soit toujours imaginaire? La mystique du complot équivaut-elle au complot mythique ?
L'investigation rationaliste actuelle a pris pour habitude de considérer ce point comme trivial ou superflu, pis : comme allant de soi. La question reste en filigrane dans la plupart des ouvrages majeurs sur ce thème. Suivant cet argumentaire, le complotiste serait à lui seul la meilleure preuve de la vanité de l'objet de son attraction. Son état mental suffirait à jeter le discrédit sur ses croyances. Un complot aux ramifications internationales serait faux par essence puisque déraisonnable : l'inhumanité ou l'efficacité redoutable des comploteurs éventuels seraient une cause suffisante pour attester de leur inexistence.
Cette façon de raisonner est fille de l'empirisme : de nombreux complots nés de l'imagination délirante de certains groupes ont en effet suscités des réflexes mystiques de grande ampleur. Mais, sur le fond, elle s'articule autour de postulats peu solides. L'irrationalité apparente d'un discours ne suffit pas à démontrer l'inanité de ce qu'il rapporte. On ne peut pas juger d'un fait en se contentant d'enquêter sur l'univers intérieur de celui qui le livre. Pour résoudre cette question, il faut au contraire revenir et revenir encore sur les lieux de la conspiration prétendue. La crédulité, la folie ou le fanatisme du complotiste ne sont pas à elles seules les indicateurs de l'aspect chimérique d'un événement. Les descriptions psychologiques ou sociologiques du complot sur lesquelles se sont échinées des générations de chercheurs sont seulement des pistes, des reflets, des points de départ intéressants pour l'enquêteur. Mais elles ne mènent pas en tant que telles à des conclusions déterminantes.
Il convient donc de quitter l'ingérence des esprits pour réintégrer le territoire historique . C'est ce qu'a tenté de faire (avec succès) Gabriel Domenech dans son livre sur Dominici. Avec lui, l'étude du complot redevient objective. Il est allé sur le terrain, il a interrogé des témoins, il a recueilli des documents originaux, bref : il a enquêté.
Pour qu'un complot soit décrété faux, il est impératif qu'il ne soit justifié par aucun élément qui, après un examen sérieux, apparaisse comme probant (absence de preuve), mais il importe aussi qu'il soit démenti par un dossier factuel indéniable. Pour recueillir ces données, il faut, comme Domenech, labourer le terrain des faits et non seulement celui des idées. Si les faits ne sont pas avérés, la thèse du complot doit s'évaporer d'elle-même, et c'est alors et alors seulement qu'elle entre de plein pied dans les nuages de l'illusion cognitive. Pas avant.
Lorsque l'on enquête sur un complot présumé, il faut, comme Gabriel Domenech, revenir au concret, ne pas céder aux modes, et encore moins au terrorisme intellectuel. Et surtout ne pas avoir peur de regarder la vérité en face. Aussi terrible soit-elle. Et aussi banale soit-elle.
Paul-Éric Blanrue
http://www.blanrue.com
La série américaine X-Files , avec David Duchovny et Gillian Anderson, interprétant deux agents du FBI, Fox Mulder et Dana Scully, enquêtant sur les phénomènes surnaturels et les extraterrestres, faisant large place aux théories conspiratives.
William Reymond, JFK, autopsie d'un crime d'État , Flammarion, 1998 ; JFK, Le dernier témoin , Flammarion, 2003 ; Dominici non coupable, les assassins retrouvés , 1997 ; Lettre ouverte pour la révision , Flammarion, 2003.
L'expression - également titre de cet article - est empruntée au chapitre " La Conspiration ", de Raoul Girardet, Mythes et mythologie politiques , Éd. du Seuil, 1986, réed. Point Seuil, p. 41.
Karl R. Popper, Conjectures et réfutations, La croissance du savoir scientifique , Payot, 1985, p. 499
Popper, op. cit ., p. 497-498.
Pierre-André Taguieff, Questions préalables de méthode et d'interprétation, Les Protocoles des sages de Sion, t. I, Introduction à l'étude des Protocoles et ses usages dans le siècle , " Faits et représentations ", Berg international, 1992, p. 25.
L'historien Léon Poliakov, La causalité diabolique, Essai sur l'origine des persécutions , Paris, Calmann-Lévy, 1980, a souligné l'aspect démonologique de cette théologie : le comploteur n'est pas assimilé à Dieu, mais au Diable.